1962 : LE SACRIFICE DES « PIEDS NOIRS » ET DES HARKIS PAR DE GAULLE.
Au premier jour de l’indépendance de l’Algérie, une chasse aux Européens a ensanglanté Oran (ici, le journal des Actualités françaises diffusé le 11 juillet 1962). INA
1962 : LE SACRIFICE DES « PIEDS NOIRS » ET DES HARKIS PAR DE GAULLE.
Le « sacrifice » des pieds‑noirs et des harkis en 1962 doit être compris dans le cadre des Accords d’Évian et de la politique de réconciliation nationale conduite par le général de Gaulle.
Les Accords d’Évian signés le 18 mars 1962 mettent fin officiellement aux opérations militaires entre la France et le Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA).
Ils prévoient un cessez‑le‑feu à partir du 19 mars 1962 et l’organisation d’un référendum d’autodétermination ; ils visent avant tout à faire cesser une guerre devenue ingérable pour la France et coûteuse en vies humaines.
Cependant, ces accords ne garantissent pas la protection des populations ayant soutenu la France. Sur le terrain, de nombreuses violences (fusillades, enlèvements, attentats de l’OAS et représailles du FLN) se poursuivent après le 19 mars, notamment contre les harkis et les pieds‑noirs
À l’annonce de l’indépendance, près de 800 000 pieds‑noirs traversent la Méditerranée en quelques mois. Confrontés à un climat d’insécurité (attentats de l’OAS puis violences intercommunautaires), ils quittent l’Algérie souvent avec peu de biens et sont accueillis en métropole dans des conditions difficiles : logements précaires, chômage, sentiment d’abandon.
Le général de Gaulle lui‑même déclare en conseil des ministres le 4 mai 1962 que « l’intérêt de la France a cessé de se confondre avec celui des pieds‑noirs », marquant clairement que les rapatriés n’étaient plus prioritaires face aux enjeux diplomatiques et sécuritaires.
En vertu des Accords d’Évian, les supplétifs (harkis) sont démobilisés et désarmés par l’armée française dès avril 1962.
Selon des témoignages, cette opération est souvent brutale : on parle de « supercherie » et de désarmement surprise, laissant les harkis sans défense face aux représailles.
Sur les quelque 250 000 harkis recensés en 1962, seulement 40 000 parviennent à rejoindre la France (avec 90 000 membres de leurs familles) ; entre 60 000 et 80 000 sont ensuite assassinés par le FLN ou tombent sous les exactions post‑conflit.
Le général de Gaulle, soucieux d’assurer la paix civile et de préserver les intérêts stratégiques de la France, a préféré la voie du réalisme géopolitique plutôt que la défense exclusive des communautés européennes et musulmanes fidèles à la France. Pour lui, maintenir coûte que coûte l’Algérie française n’était pas une option viable après les guerres de l’Indochine et d’Algérie.
Pour les pieds‑noirs et les harkis, cette politique a été vécue comme une trahison : ils considèrent que de Gaulle les a « sacrifiés » au nom d’un intérêt national supérieur, abandonnant ceux qui avaient servi la France. Le terme « sacrifice » est donc davantage politique et mémoriel que légal ; il traduit le sentiment d’abandon ressenti par ces populations.
Depuis les années 2000, la France a progressivement reconnu sa responsabilité : en 2018, le président Emmanuel Macron a parlé de « l’assassinat » des harkis et évoqué « la part d’ombre de la République », tout en annonçant des mesures de réparation et de commémoration. Pour les pieds‑noirs, si la date du 19 mars est contestée comme commémoration de la fin de la guerre, des cérémonies sont désormais organisées pour honorer leur souvenir .
Si l’on peut dire que de Gaulle « a sacrifié » les pieds‑noirs et les harkis, c’est au sens politique du terme : il a sciemment fait passer la fin rapide de la guerre et la stabilité diplomatique avant la défense de ces deux communautés, aboutissant à leur exode et à l’abandon tragique de milliers de supplétifs.
Cette décision reste l’un des aspects les plus controversés de sa présidence.
Sources : – Texte officiel des Accords d’Évian (site des Archives diplomatiques) – Charles‐Robert Ageron, Histoire de l’Algérie contemporaine (1871–1954), PUF, 1991 – Ministère des Anciens combattants et Victimes de guerre, “Rapport sur le rapatriement des Français d’Algérie (1962–1964)”, 2002 – Jacques Cantier, L’exode des Français d’Algérie (PUF, coll. « Que sais‑je ? », 1992) – Raphaëlle Branche, La torture et l’armée pendant la guerre d’Algérie (Gallimard, 2001) – Cécile Le Souchu, « Harkis et supplétifs en Algérie : démobilisations et violences, 1962–1964 », Revue française d’histoire d’outre‑mer, 2008 – Compte rendu du Conseil des ministres du 4 mai 1962 (disponible aux Archives nationales, série AJ/40). – Jean Lacouture, De Gaulle. Tome 3 : 1959–1970, Fayard, 1991
– Discours d’Emmanuel Macron aux associations de harkis (12 septembre 2018), Élysée (transcription intégrale) – Commission nationale d’histoire de la guerre d’Algérie, Rapport 2012 sur la mémoire collective, La Documentation française, 2012
Augustin Chiodetti.
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