Le Grand Porto-Vecchio dans l'Antiquité

Jean JEHASSE

Maigres étaient encore les données de la carte archéologique publiées par Ambroise Ambrosi en 1933. A Porto-Vecchio et dans le secteur environnant ne sont citées que « cinq rouelles de bronze ajourées, garnies de dix pointes rayonnantes » et quelques monnaies romaines impériales.

Peut-on aujourd'hui ajouter des compléments ? Peut-on surtout élargir la perspective, en recherchant non plus seulement des vestiges dispersés, mais la façon dont les Anciens utilisaient et vivaient ce cadre géographique ? Il faut tenter d'éclairer l'archéologie classique par une ethno-archéologie qui, conjuguant la géographie physique et la géographie humaine, retrouve dans leur déroulement historique les modes de l'installation humaine.

Les leçons de l'archéologie préhistorique permettent désormais d'impor­ tantes précisions. Nous venons d'entendre François de Lanfranchi. Nous connaissions les travaux de Roger Grosjean. Et nous disposons de la remarquable enquête d'Alain Pasquet dans sa contribution à l'atlas préhistorique de la région de Porto-Vecchio où onze sites importants, étagés du néolithique à 1âge de fer font l'objet d'une étude exhaustive.

De ces travaux se dégagent trois grandes leçons. Et d'abord la densité et la permanence du peuplement, installé non pas dans une « plaine », mais dans un piémont, de même nature géologique que la montagne environnante, que les Corses appellent justement une « plage », piaghja. De la région de Conca a la baie de Figari, tous les sites bordant au sud l'Ospedale et la montagne de Cagna témoignent d'une occupation continue. La deuxième leçon concerne 1ouverture de cette région riche en caps et en baies sur la Méditerranée. Témoin déjà l'obsidienne venue de Sardaigne, et peut-être aussi des îles Lipari, puis les importations de perles en pâte de verre, et plus généralement la précocité de ces grandes phases que sont le chalcolithique, vers 2500, l'âge du bronze, vers 2000/1800, l'âge du fer vers 800. Précocité de l'insertion dans' les grands courants commerciaux et idéologiques de la Méditerranée, habileté a se saisir des techniques de la métallurgie du cuivre, du bronze et du fer, mais aussi permanence et archaïsme, voilà deux traits complémentaires qui marquent la Corse tout au long de son destin. Évoquons enfin l'unité consubstantielle entre « plage », piémont, montagne et Corse intérieure, disons ici entre la piaghja de Porto-Vecchio, l'Ospedale ou la montagne de Cagna, et l'Alta Rocca.

Une occupation du sol aux trois étages que relient selon les saisons, la transhumance, mais aussi la chasse et la cueillette, voire l'agriculture, telle est la caractéristique même de la Corse traditionnelle et la raison de sa puissance d'assimilation.

Car l'on distingue des vagues d'apports humains successifs dont garde trace la toponymie : le nom du fleuve Oso, se retrouve sous la forme Osa en Étrurie, et dans tout le bassin occidental. Des noms ligures, remontant au néolithique ( ?) ou ibéro-ligures, à l'âge du bronze, comme Filasca, Brelinga, les préfixes Al des noms Albiana, Alista, chez le géographe Ptolémée, et Alalia, Alistro, Alesani, etc., ainsi que les groupes trilittères étudiés par M. Lamotte ; des noms celtiques, comme Ambacu, fontaine de Verdu, toutes ces traces témoignent d'apports divers. Mais l'on ne croit plus aujourd'hui à l'apport massif de Torréens affrontant les peuples de culture mégalithique. Si les vagues ont été nombreuses, elles sont moins caractérisées du fait de la rapidité de l'assimilation.

Les débuts de l'âge du fer révèlent ainsi une culture traditionnelle, par toute l'île homogène, où s'imposent une nourriture de bouillie et de galette de glands et déjà de châtaignes, et non encore de pain ; une boisson de bière obtenue à partir d'une orge fermentée à l'aide du miel, et non encore de vin ; une cuisine faite à la graisse et au saindoux, et non encore à l'huile. C'est une culture qui n'est pas proprement méditerranéenne, mais montagnarde, et qui a des répondants en Ligurie, dans le Massif central, ou en Thrace. Mais

l'habillement déjà se transforme par la fibule importée d'Orient, et se drape. Les armes et les outils de bronze et de fer, les éléments de parure en bronze, et en pâte de verre, se rencontrent désormais partout. Quant aux rouelles de Porto-Vecchio, elles révèlent un culte solaire. Et le menhir proto-anthropomor­ phe découvert à Torre est un symbole de survie et de fécondité, dont on trouve comme la réplique, plus au nord, à Aléria-Saint-Antoine.

Tous ces traits de la protohistoire sont coordonnés par la géographie de l'Antiquité qui permet de préciser l'assiette du peuplement.

Rappelons deux points importants. Le niveau marin qui primitivement était inférieur de 120 mètres vers 70-100 avant J.-C. se relève lentement pour atteindre environ 0,50 mètres vers 600, obligeant les fleuves côtiers par une pente plus rapide à creuser davantage leur lit. Ce n'est qu'au IIe siècle de notre ère qu il atteint presque partout le niveau actuel, qui empêche les fleuves de couler dans la mer, et crée des lagunes et marigots, d'où la malaria. Et d'autre

part, du fait du relief montagneux qui rendait très difficiles les repères pour l'orientation, la Corse est inclinée vers l'ouest d'environ 20° ; comme elle le restera dans les cartes jusqu'à l'époque de Pascal Paoli. Loin d'être la pointe dun triangle, la côte sud est pour les Anciens démesurément élargie.

La carte du géographe alexandrin Ptolémée, qui rassemble au IIe siècle de notre ère, les données d'itinéraires maritimes plus anciens, considère que le « côté méridional de la Corse » s'étend du Portus Titianus, certainement Tizzano, jusqu'au port de Philonios, à placer à Favone, ou mieux à Solenzara.

Appelé Port Syracusain, avec une latitude de 39°25' et une longitude de 31°25', Porto-Vecchio bénéficie ainsi d'un double intérêt.

Il apparaît au centre d'une riche implantation de villes et ports antiques. A l'ouest, Port Titianos; Phisera/Fikaria; Marianon, « promontoire et ville », où nous reconnaissons Bonifacio ; enfin Palla, ou Pallas, dans l'itinéraire dit d'Antonin au IIIe siècle. A l'intérieur des terres, Ptolémée cite Albiana, à une longitude de 25' à l'ouest de Port Syracusain, et à une latitude inférieure de
5', ce qui nous place sur l'axe Carbini/Sotta. Et il énumère comme peuple
le plus méridional, sans doute au flanc de l'Ospedale et de la montagne de Cagna, les 
Subasanoi, non encore urbanisés. Enfin au nord-est viennent Roubra, port à l'embouchure de l'Oso, à la pointe Saint-Cyprien, en liaison avec le site de Trinité ; puis Alista, dans la mouvance de Conca ; et le Port de Philonios,
à Favone, ou mieux à Solenzara, extrémité d'une unité géographique humaine dont Sari de Porto-Vecchio porte encore le témoignage.

Le second intérêt de Porto-Vecchio, et l'heureux complément de sa rade magnifique, c'est d'être au débouché de la principale voie d'accès à l'Alta Rocca, par l'Ospedale. Par là il met en communication les deux économies complémentaires de la « plage » et de la montagne. Au carrefour d'intérêts économiques et politiques majeurs, il occupe une position privilégiée dans toute la Corse méridionale.

Ce qu'illustrent les données historiques.

Passons rapidement sur les témoignages d'un âge reculé, sans doute l'âge du bronze. Salluste et Pausanias rapportent que les habitants de Palla, lesPallantes, auraient émigré en Sardaigne à la suite de guerres intestines. Témoignages obscurs, d'où l'on peut pourtant inférer l'importance du peuplement.

De bons mouillages, et des petits ports sont attestés non seulement par Ptolémée, mais par Diodore de Sicile, et par Tite-Live qui mentionne qu'au IIIe siècle les romains en chassèrent les Carthaginois. Ainsi au nord Roubra, par Torre, Araggio, San Gavino, et au sud, Santa Iulia, par Sotta et Carbini, ont été les points de contacts d'où s'exportaient les diverses essences de bois, les résines et la poix, la cire et le miel, laitages et fromages, viande de porc et venaison, peaux, minerais. Une mention particulière doit être faite en retour pour les importations de vins d'Étrurie et de Campanie, dont témoignent un peu partout sur les côtes amphores et vases céramiques. Dès cette époque peut être daté le principe des tours de guet dont les tours génôises ne sont qu'un- avatar.

Mais la notion même de Port syracusain révèle une nouvelle étape, un ancrage plus stable et permanent. Du point de vue de Syracuse, ce port créé au vesiècle avant J.-C. constitue une base précieuse pour les navigations vers le nord, Étrurie, Ligurie, Provence. Pour les Corses, c'est une liaison directe avec la Sicile, et par le Détroit, avec le bassin méditerranéen oriental. C'est

de ce port syracusain que les écrivains et historiens de Sicile, Lukos de Rhégion, Ephore, ont rapporté les traits originaux du peuplement insulaire conservés par Diodore : une civilisation patriarcale, fondée sur « la raison et la justice », innocente et frugale.

Hasardons une hypothèse. Le peuple des Soubas-Anoi, installés, avons-nous vu, au flanc sud de l'Ospedale et de la montagne de Cagna, serait « les gens du liège »; le mot latin suber est un mot emprunté on ne sait d'où ; on trouve chez le poète Lucilius la forme suberies, qui atteste une racine *subes. Il faut remarquer que la variété du liège corse à feuilles persistantes était inconnue de la Grèce et de l'Italie. Et l'on sait qu'une inscription découverte à Aléria évoque XV civitates sïbroariae, que d'après Jérôme Carcopino on interprète comme « XV cités soumises à l'impôt du liège », qui aurait constitué déjà la

production caractéristique de la région.

Quant au port syracusain lui-même, rien n'atteste qu'il ait été une colonie grecque. Il faut penser à un quartier, voire à un comptoir hellénisé, au sens plus étroit « tyrrhénisé » c'est-à-dire ouvert aux courants tyrrhéniens, mais d abord un port insulaire stimulant les trois types d'économie traditionnelle en Corse : côtière, maritime et commerciale, où les salines jouent aussi un rôle important ;puis l'économie de «plage », avec l'extension du blé, de l'orge, de l'arboriculture, vigne et olivier, et de l'élevage intensif, notamment du bœuf et du cheval ; enfin l'économie de montagne vouée à la chasse, domaine de la transhumance, mais aussi de l'exploration et de l'exploitation des mines et du cristal de roche.

Tels sont les traits généraux que la conquête romaine au IIIe siècle, puis la paix romaine, vont remodeler sur des bases économiques, politiques et sociales élargies.

Passons sur la difficile conquête et sur les deux siècles de guerres, dévastations, cruautés, qui vident la Corse pour une large part. Mais dès le Ier siècle avant notre ère des importations abondantes en céramique et en amphores vinaires découvertes à Roubra, Saint-Cyprien, Santa Iulia, Rondi- nara, assurent de la reprise des échanges.

Sous la paix romaine, l'administration politique du Sud reste incertaine. Surles32«cités»insulaires, 15sont«attribuées»àlacolonieromained'Aléria qui, sauf pour l'ordre et pour le fisc, laisse une large autonomie de gestion.

L'essentiel est une mise en valeur intensive, qui repose sur une économie monétaire. Rares sous la République romaine, en dehors d'Aléria, des monnaies impériales ont été retrouvées un peu partout, en particulier à Porto-Vecchio même. Cette mise en valeur repose d'abord sur le grand commerce interméditerranéen, et les amphores, les jas d'ancre, les lingots de cuivre, de plomb, voire d'étain qui jalonnent les criques attestent de ces échanges et du commerce d'Espagne et de Portugal, de Languedoc et de Provence, de Sardaigne et d'Afrique.

Ainsi sont stimulées les entreprises de mise en valeur intensive de la montagne et du piémont. Des canalisations et dérivations corrigent les débordements des torrents, et les ravinements qui emportent récoltes, cheptel et terre arable. Au sud de l'embouchure de l'Oso, Fossi en garde peut-être témoignage. Contre le fléau de l'incendie, on doit alterner cultures, pacages et forêt. Pour transporter le fruit des récoltes, amener aux villes et villages, les denrées de la campagne, il faut des routes et chemins, d'autant plus que le fisc se fait largement payer en nature. Et pour établir sans contestation sur des surfaces repérables l'assiette de l'impôt foncier, Rome choisit le remède énergique de la cadastration.

Toutes les terres sont ainsi prises dans les mailles d'un réseau géométrique et s'inscrivent dans des centuries de 50 hectares (700 m 700 m), ou des multiples, comme le saltus de 201 hectares (4 centuries).

Or l'étude des chemins anciens, et celle des routes, ainsi que le parcellaire, permettent de reconnaître des ensembles de 700 m 700 m ou leurs multiples, alignés à partir de la route de piémont bordant l'Ospedale. Conca/Tagliu Rossu/Capu/Ribba/Rinajolu sont distants de 4 saltus chacun; Rinajolu/Pala- vese, de 2 saltus. Et l'ensemble continue jusqu'à la baie de Figari. Perpendiculairement Tagliu Rossu/Santa Lucia/Caramontinu sont distants de 4 saltus, comme Capu/Torracia/Fontanaccia; comme Araggio/Bocca di Venciunga/Fontaine de Verdu/Trinité. Et de l'autre côté du golfe, Casetta Bianca/Chapelle de Picovaggia.

A l'intersection du quadrillage, on trouve de nombreuses chapelles de carrefours, rappelant des villas romaines : Araggio (Sta Devota), Palavese (cathédrale), Monticello, Baia, etc.

Avec 6 villes sur un total de 23 pour toute la Corse d'après Ptolémée, et 3 ports sur 4, la Corse méridionale représente peut-être plus du quart de la Corse antique active, proportion tout à fait considérable.

Mais cette indéniable prospérité des débuts de l'Empire semble s'être lentement affaiblie dès le mesiècle de notre ère. Le comblement des ports ralentit le commerce, l'ensablement des lagunes favorise le mal endémique de la malaria. Au mesiècle, la seule ville du sud mentionnée est Palla, d'après l'itinéraire d'Antonin. Aux Ve et VIe siècles la Table de Peutinger, et le Cosmographe de Ravenne ignorent la Corse du Sud.

Réduite à l'autarcie, coupée des grands courants méditerranéens, la région végète, et la « plage » n'est plus utilisée temporairement que comme complément à l'économie montagnarde.

Ce n'est qu'aujourd'hui que Porto-Vecchio retrouve un essor fondé sur1les composantes traditionnelles de la mer, de la plage, du piémont et de la m ontagne.

Jean JEHASSE.

 

Source: amalberti

Retour à l'accueil