De l’exil de saint Florent en Corse et du transfert de ses reliques à Ceneda.

D’après la tradition ecclésiastique corse, saint Florent se serait réfugié dans l’île, après avoir été exilé comme tant d’autres prélats par le souverain vandale Hunéric.

Il y aurait édifié les âmes. 

Il serait mort dans le Nebbio et y aurait été enseveli.

Puis, pendant les invasions sarrasines, son corps et celui de son compagnon Vendémial auraient été transférés à Trévise

Des éléments de cette tradition corse se retrouvent dans un manuscrit de la fin du XIe siècle, conservé à la Bibliothèque Apostolique Vaticane.

Ce dernier rapporte le récit autobiographique de Tiziano, un évêque de Trévise, qui affirme avoir transporté les reliques des saints Florent et Vendémial dans sa cité .

Tiziano précisait que Vendémial était d’origine africaine, qu’il avait été formé par l’évêque Appiano et qu’il avait dû fuir, comme 670 prêtres et évêques, les persécutions déclenchées par le roi vandale Hunéric.

Vendémial accomplissait de nombreuses pérégrinations, en compagnie de l’évêque Eugenio, lesquelles l’amèneraient en Corse, où il se consacrerait à prêcher et à combattre l’idolâtrie et l’arianisme.

Il faisait un séjour au « castrum Saunense », appellation sous laquelle on peut reconnaître Sagone.

Vendémial se rendait ensuite en Numidie où Eugenio mourait, puis il retournait en Corse où il finirait ses jours.

Jusque-là, le récit ne révèle rien à propos de saint Florent.

C’est seulement à la fin et par déduction que nous comprenons que la dépouille de ce saint se trouvait en Corse.

En effet, Vendemial était enseveli en Corse, or, les habitants d’un certain lieu indiquaient à l’évêque Tiziano l’emplacement de la sépulture de Vendemial mais aussi celle de Florent.

Comme toutes les hagiographies, le récit de Tiziano doit être considéré avec prudence et passé au crible de la critique et de la réalité historique.

Voyons donc dans quelle mesure les sources corroborent les faits narrés par Tiziano.

Deux textes du temps des persécutions vandales, autour de la fin du Ve siècle, mentionnent des évêques éponymes de notre saint.

Victor de Vita citait dans son Histoire des persécutions vandales un « Florentianus episcopus » et la Notitia Provinciarum, un « Florentius Seminensis », parmi les évêques exilés en 484 par le roi Hunéric .

Un évêque africain du nom de Florent a donc effectivement vécu au temps des persécutions vandales.

En outre, Geneviève Moracchini-Mazel a apporté la preuve qu’à la fin de l’Antiquité, on vénérait à Sagone Sant’Appiano, qui est mentionné par Tiziano.

Elle a en effet découvert lors des fouilles du baptistère paléochrétien de Sagone une tuile estampillée qui faisait mémoire qu’un monument sacré avait été érigé à la demande d’un dénommé Paul en l’honneur de Sant’Appiano .

Dans ce saint personnage, on peut sans doute voir l’évêque Appiano qui avait instruit Vendémial, puisque ce dernier avait fréquenté Sagone.


Deux indices viennent ensuite corroborer l’autre élément de la tradition hagiographique, selon lequel les reliques des saints Florent et Vendémial auraient été conservées et/ou vénérées dans la région de Venise.

En premier lieu, un texte des environs de 796-806, le Versus de Verona versus de Mediolano civitate, prouve que ces saints faisaient l’objet d’un culte à Vérone :

« Ab oriente habet primum martyrem
Stephanum,
Florentium, Vindemialem et Mauro episcopo
Mammam, Andronico et Probo cum
Quaranta [sic] martyribus »


Vendémial et Florent étaient donc honorés dans la région vénitienne dès les environs de 800, mais rien ne prouve que leurs reliques se trouvaient alors en Vénétie.

En revanche, le reliquaire de la cathédrale San Pietro de Trévise démontre que les ossements de Vendémial et de Florent y étaient conservés depuis le XIe siècle.

L’inscription qu’il comportait indiquait en effet :

 « Reliquiae Sanctorum confessorum atque episcoporum Florentii et Vindemialis ».

Or, d’après l’examen paléographique de ce reliquaire, celui-ci daterait du XI siècle corps et celui de son compagnon Vendémial auraient été transférés à Trévise.

 

Enfin, l’évêque Tiziano, l’auteur de la narration et du transfert des reliques, paraît attesté dans un praeceptum de Liutprand, daté du 6 juin 743, dans un litige concernant le sort qui devait être réservé aux pièves du diocèse d’Oderzo.

Toutefois, l’authenticité de ce document a été longuement discutée et l’incertitude reste de mise : certains, comme Paolo Tomea, se montrent circonspects tandis que d’autres, tel Massimo della Carbonara, le jugent fiable .

Il y était en tous cas indiqué que Liutprand avait réuni les protagonistes de l’affaire à Pavie, parmi lesquels figurait l’évêque de Trévise et de Padoue, Tiziano.

En outre, le praeceptum mentionne un deuxième Tiziano, décédé celui-là : il s’agissait d’un saint dont le corps avait été récupéré et honoré par la  population du diocèse de Ceneda .

Un diplôme de Charlemagne, en date du 31 mars 794, allait dans le même sens, en ce qu’il traitait du même problème juridique et qu’il confirmait au diocèse de Ceneda sa juridiction sur l’ancien diocèse d’Oderzo :

« Igitur notum sit [...] qualiter nos propter nomen domini et aeternam remunerationem talem ˂confirmationem˃ circa ecclesiam sancti Titiani confessoris Christi, quae est constructa sub oppido Cenetensi castro, ubi ipse praeciosus sanctus corpore requiescit [...] visi fuimus concessisse] »

Cette source étayerait davantage l’existence de l’évêque, si seulement son authenticité n’était pas partiellement mise en doute, comme celle du document précédent, du fait d’interpolations.


En somme, on ne peut certes pas affirmer que saint Florent a été enseveli dans le Nebbio.

Néanmoins, deux sources littéraires africaines rendent possible son existence.

De plus, un faisceau d’indices vient accréditer le récit de Tiziano : un évêque éponyme pourrait avoir officié à Trévise et à Padoue au milieu du VIIIe siècle ; le vocable Sant’Appiano est attesté à Sagone dès l’Antiquité tardive ; les reliques des saints Florent et Vendémial étaient conservées ou vénérées dans la région de Vérone dès les environs de 800.

Source : archives-ouvertes.

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