ANNÉE 1560 : HISTOIRE DE LA CORSE CHRONOLOGIQUEMENT COMPARÉE.
ANNÉE 1560 :
HISTOIRE DE LA CORSE CHRONOLOGIQUEMENT COMPARÉE.
La paix du Cateau-Cambresis ou la réconciliation symbolique entre la France et l'Espagne. Huile sur bois, école française, xvie siècle, Palazzo Pubblico (Sienne).
1560.
CORSE.
— Ainsi depuis quelques mois, après le départ des Français, la Corse est propriété de l'Office génois de Saint-Georges, Casa di San Giorgio, compagnie bancaire, puissante et souveraine à l'égal d'un Etat.
Elle le restera jusqu'au 30 juin 1562, date à laquelle la Casa rétrocédera ses droits sur l'île à la Signoria de Gênes : le doge et ses ministres.
Les commissaires-gouverneurs en place - deux anciens administrateurs de l'Office qui ont succédé à Giovan Battista Grimaldi et à Cristoforo Sauli -, sont : Andrea Imperiale et Pellegro Giustiniano Rebuffo.
Arrivés en décembre de l'année précédente, ils ont été investis de pouvoirs très étendus, d'autorità grandissima.
LA CORSE GÉNOISE
Janvier.
Comme tous leurs prédécesseurs, dès leur entrée en fonction, ces gouverneurs convoquent une assemblée générale, Veduta* ou Dieta.
Intimarono per tutta FIsola una generale Dieta in cui, oltre i soliti rapresentanti, dovessero intervenire con tutte le facultà due Procuratori per ogni distretto.
A cette convocation doivent répondre, outre deux délégués par juridiction, tous les représentants traditionnels de toutes les communautés.
Cette Veduta se tiendra hors les murs de Bastia, sur les collines avoisinant la ville, nelle colle fuori della Bastia.
Istoria della Corsica par Anton Pietro Filippini, archi- diacre de Mariana. p. 378.
Cambiagi** fait une erreur de date en affirmant que cette réunion a eu lieu à la fin du mois de janvier, alors qu'il annonce l'arrivée des nouveaux gouverneurs au début du mois de mars, ai primi di Marzo del 1560.
De telles erreurs de chronologie, assez fréquentes il est vrai chez de nombreux auteurs, ne sont pas très graves, même si l'on doit y ajouter les imperfections, manuscrites ou typographiques, les défauts de ponctuation, les omissions, volontaires ou non, et l'intérêt donné à l'événement vécu, lequel n'a pas toujours la valeur que lui attribuera l'Histoire.
Il faut donc s'en accommoder et pardonner bien volontiers à nos annalistes, contemporains ou non des événements qu'ils relatent, à ces hommes peu ordinaires qui nous ont transmis, plus souvent bien que mal, ce qu'ils ont vu, su ou appris...
Dussent, à peine, en souffrir la clarté du texte et la rigueur chronologique et historique, souvent difficiles à rétablir à leur époque.
Le souci majeur de ces commissaires, dès leur reprise du pouvoir en Corse, au lendemain d'une guerre longue, cruelle et difficile, est de prévenir, d'enrayer et au besoin d'étouffer la moindre velléité d'action, de résistance ou de rébellion de la part d'un peuple fraîchement conquis.
Le désarmement est, à leurs yeux, l'action prioritaire.
On l'entreprend donc, au début de cette année, car il doit être soudain, rapidement exécuté et aussi complet que possible.
De nombreuses arquebuses - un millier - sont ainsi récupérées en peu de temps par le nouveau pouvoir. On en brise aussitôt plus de six cents.
Seul est désormais permis le port d'une lame épointée, de moins de vingt-cinq centimètres de long (un palmo) et, au voyageur, une arme défensive, épée ou gaffe, spada o gancia.
Les cultivateurs sont autorisés à porter leurs rostaghje e piole pennati, serpes ou serpettes, seulement pendant les travaux.
Puis les Génois s'attaquent à la destruction immédiate et totale de toutes les forteresses non garnies de leurs effectifs, pour la plupart édifiées sous le gouvernement français de Giordano Orsino, et, plus particulièrement, celles de San Fiurenzu (Saint-Florent), Belgudè (Belgodere) et Ischia, petit bastion sur l'étang de Biguglia.
Février.
Le 11 :
Première Veduta d'après-guerre des nouveaux commissaires génois.
Malgré le froid et la neige, on y compte plus de six cents délégués.
A la première session, après les discours protocolaires et de longues arguties, on échange les serments.
Le lendemain, on élit les Douze, Dodeci : six pour le Dilà (le Nord) et six pour le Diquà (le Sud).
Les Dodeci sont des nobles dignitaires, ayant un rôle de représentation, de conseillers et de coopération auprès du gouverneur, pour tout ce qui regarde l'administration et, surtout, la fiscalité . .
C'est ce point, essentiel, qui va être maintenant évoqué avec le discours du commissaire : il rappelle que la Banca di San Giorgio a beaucoup investi et peu récupéré dans cette affaire de Corse ; que la guerre lui a coûté vingt-cinq mille lires (alors que des comptes ultérieurs ont montré que les dépenses de l'Office n'ont jamais dépassé dix mille lires), et que, si l'on envisageait d'éponger les dettes fiscales impayées par les Corses depuis sept ans, il faudrait, dès aujourd'hui et pour un certain temps (il s'agit d'une durée de cinq ans), participer aux dépenses de toute la communauté génoise.
On discute, longtemps, le type et la forme de cette participation.
Les commissaires génois, qui n'ont jamais transigé avec l'argent, finissent par l'emporter : il est décidé d'une taxe dont le montant, de trois pour cent, sera prélevé sur les richesses de chacun, un impôt sur la fortune en quelque sorte, mais payé par tous les possédants, grands ou petits.
Reste à déterminer la ou les matières assujetties, le nombre et la situation des contribuables, car tout, absolument tout, doit être déclaré dans un délai de quarante jours.
"Tutti gli abitanti della Corsica nel termine di quaranta giorni dovessero dare in nota tutto il loro avere, tanto in terra, quanto in alboretti, in bestiami, in negozii, o in arti."
Istoria della Corsica. Limperani. T. II.
Chaque habitant doit estimer la totalité de ses biens : mobilier et immobilier, terres, arbres, cheptel, tous doivent déclarer leurs négoces, leurs activités artisanales..., avant le terme prescrit.
Pour éviter toute supercherie, il n'est pas révélé le but exact de cet inventaire.
Si bien que nombreux sont ceux qui, par forfanterie ou par intérêt, tombent dans le piège en surestimant très largement leur patrimoine.
Car on leur a laissé croire que ces déclarations seraient pour eux source de bénéfices, qu'ils en tireraient titres de propriété, honneurs et charges, et que le fisc s'emparerait de ce tout ce qui n'aurait pas fait l'objet d'une déclaration de propriété.
Si bien que toute chose est estimée, surestimée même, et déclarée, au grand dam des naïfs déclarants.
Le recensement des feux, le relevé de tous les biens, le rôle des contribuables rondement menés, la redevance est exigée, senza rispetto alcuno, sans ménagement aucun, sauf pour les veuves et les impotents, précise Dom Ph. Marini : Gênes et la Corse après le traité de Cateau-Cambrésis.
Cet impôt, exceptionnel et provisoire au dire des dirigeants génois, vient s'ajouter au traditionnel impôt annuel de 20 sous, soldi venti per hanetta, par béret (chef de famille), ou per testa, par tête, augmenté des taxes sur le sel, le fer et quelques marchandises...
Chaque chose payable en livres de Gênes, car toute monnaie étrangère (française le plus souvent), dévaluée et bannie, n'aura bientôt plus cours.
D'autres mesures, toutes restrictives, sont prises ou annoncées :
- interdiction à tout Corse de servir le moindre prince ou seigneur étranger sans l'autorisation des magistrats génois ; on exige des familles de déclarer leurs parents qui se trouvent dans cette situation, hors de l'île ;
- défense à tout étranger à la ville de circuler sur le territoire de Bastia après l'angélus.
Des notables, tel Catacciolo de Bonifacio opposé à Gênes, sont interdits de séjour chez eux ;
- ordre est donné à tous les Corses expatriés de rentrer chez eux au plus vite, sous peine d'expropriation de tous leurs biens ;
- censure de toute correspondance entrant ou sortant de l'île ;
- fixation du prix de la viande salée à 20 sous...
On prépare ensuite l'élection des nouveaux podestats (sorte de baillis) dévoués à Gênes cette fois, afin de contrebalancer l'autorité des caporali - cet ordre de noblesse plébéienne - turbulents, insoumis, inconstants et, qui plus est, amis de la France pour la plupart.
La Casa, s'en méfiant au plus haut point, veut réduire leur puissance en restreignant leurs privilèges.
Il leur est désormais interdit de défendre ou même d'assister en justice quiconque de leurs seguacci (suite de partisans).
On interdit, chose étrange, au curé de Portivechju* de résider dans sa paroisse sous prétexte que, mis en place par l'autorité précédente, il ne peut qu'être lié à la France, donc soupçonné de ne pas être l'ami de la Casa, alors que les Anziani** de la même paroisse font don à San Giorgio de 2 000 lires payables dans un délai de quatre ans.
Le mécontentement de tous, énorme, va éclater.
Certains caporali, comme Lodovico Giacomo ou Pier Antonio, parlent de s'exiler...
D'autres, comme Achille di Campocasso, incitent à la révolte ou prennent les armes.
Taddeo di U Petricaghju d'Alesani, pro-français notoire qui a passé outre aux ordres de la Casa, est emprisonné, puis assigné à résidence en Terra ferma, à Levanto, à Vintimille enfin, où il vivra misérablement et très peu de temps.
Cependant, affirment les Génois, toutes ces mesures, aussi coercitives et impopulaires paraissent-elles, sont prises à seule fin de ramener la paix, la justice, et de redonner ardeur et foi dans le travail :
tornare la giusticia e la fiducia nel lavoro.
Si par ailleurs, assurent-ils, les Corses ont été contraints de restituer toutes leurs armes et s'il leur est interdit désormais de conserver même les plus légères, c'est à cause des innombrables vendettas, piaga cancrenosa, plaie gangreneuse qu'il faut à tout prix éliminer de Corse.
Cette année, les commissaires de la Casa s'enorgueillissent d'avoir réglé une cinquantaine de ces inimitiés.
Porto-Vecchio, toponyme dont la signification est évidente (vieux port, Portus Vetus, ancien, antique), voit sa graphie habituelle et officielle, utilisée depuis toujours dans les textes, actes nota- riés ou sur les cartes de géographie, remplacée par une ou plusieurs formes écrites tirées de l'oralité et consacrées par l'usage de la langue : Portu-Vecchju, Purti Vechju, Porti Vecchju, Portivechju ou Porti Vettiu - cette dernière forme étant typiquement locale.
Au modeste avis de l'auteur de ce livre, toutes les formes pourraient être retenues, puisque, sans doute prononcées depuis des siècles, elles se trouvent écrites depuis fort longtemps.
Portivechju, d'un graphisme plus moderne, plus intimement lié au lieu géographique éponyme (un nom et un adjectif, lesquels, juxtaposés, sont devenus nom propre), semble être adopté. Nous l'uti- liserons donc, indifféremment, avec le toponyme classique
Anziani. les anciens, les sages (Padri di u Cumune). Dizziunariu U Muntese.
Les résultats de cette bonne administration semblent, toujours aux dires des Génois, se manifester très tôt au niveau de la justice, rétablie et rendue avec impartialité et équité : tous les scélérats, malfaiteurs et voleurs, sont punis avec la même grande sévérité, et tous ceux qui, amis ou fidèles de Gênes, abusent de leurs privilèges ou de leur autorité, seront traités de la même façon.
Tel ce notable d'Erbalunga, Alfonso de'Gentili, qui, sous le prétexte de Vaccattu, rançonne et "rackette" les bergers des pièves de Serra et d'Ortu.
L'accattu était ce "don" que certains seigneurs corses revendiquaient et recevaient à titre d'hommage de leurs sujets.
Véritable impôt de reconnaissance importé de Pise, son usage, quoique maintenu en Corse, avait fini par être très limité, sinon oublié.
Alfonso en faisait une obligation et, sur les troupeaux de tous ses bergers, il exigeait une ou deux pièces pour se constituer par cette extorsion et sans frais, un abondant cheptel.
Les ministres de San Giorgio, ne voulant pas laisser apparaître d'aussi flagrantes exac- tions, punissent durement l'escroc, en menaçant de faire trancher la tête de ses adeptes.
Alfonso, emprisonné quelque temps, sera finalement exilé à Gênes.
Autre embellie dans ce climat de paix et de justice retrouvées que les Génois veulent faire régner en Corse : les évêques d'Aleria (Francesco Pallavicino), de Mariana (Nicolà Cicala) et d'Accia (Giulio Soverchio, qui sera le dernier titulaire de cet évêché réuni peu après à celui de Mariana par Pie IV), sont de retour dans leur diocèse, en Corse, où ils doivent obligatoirement séjourner.
A signaler néanmoins que cette mesure a été imposée par le concile de Trente.
A relever, aussi, le refus d'autorisation du commissaire d'exporter le blé de Corse - en ces temps de disette - et l'accueil, fait par les Protettori de Gênes à la délégation des difensori venus exprimer la détresse de leurs compatriotes corses, après la série des très récentes incursions barbaresques, particulièrement meurtrières et dévastatrices.
Il sera promis à ces difensori un allégement d'impôts pour toutes les populations touchées par ces tragédies.
Le 4 mai de cette année 1560, les Turchi di Barbaria débarquent en Corse.
Avec vingt-sept galères, un millier des leurs et, à leur tête, le fameux renégat corse Mami, de la piève de Pino, ils ravagent Centuri, Morsiglia, ed altri piccoli luoghi.
Les gardiens des deux petites tours d'Ortinola et les habitants se défendent avec achar- nement ; quelques-uns, dont un certo Zaccagnini, se couvrent de gloire.
Après avoir saccagé ou brûlé une trentaine de maisons, les Turchi abandonnent la place, en laissant seize des leurs sur le terrain.
Juillet.
Arrivée du nouveau gouverneur, Gasparo Cattaneo dell'Uliva (Oliva).
Au cours de la Veduta qui suit sa prise de fonction, il incite, avec beaucoup de persuasion, de diplomatie (c'est un homme d'une grande sagesse politique), les capipopoli à faire pression sur leurs administrés afin que, sans tarder, ils se mettent en règle avec le fisc.
Les notables corses rétorquent que si Gênes a fait autant d'efforts pour conquérir et garder leur pays, c'est sans doute afin d'en tirer quelque profit, mais que la Signoria ne compte pas sur eux pour exiger de tels sacrifices de la part de leurs concitoyens ; ces derniers étant dans l'incapacité de payer des taxes aussi lourdes et un impôt aussi élevé, éprouvés qu'ils sont par la récente guerre et les drames des agressions barbaresques !
Néanmoins, le commissaire génois Oliva impose le recouvrement immédiat de ce qu'il considère comme une dette.
Il menace, écrit à Gênes pour quérir la force armée, per aver la forza..,
Puis il se rétracte, reçoit un millier de soldats qu'il répartit un peu partout en Corse,frà tutti i presidy, mostrando che per guardia di quei, e non per altro effetto fussero venuti, assurant qu'il les a fait venir pour assurer leur sécurité et non pour quelque autre raison
Des habitants du Nebbiu, de Vescuvato, payent...
D'autres se plaignent, rechignent, refusent de s'acquitter ou se révoltent.
Achille de Campocasso prend les armes... On l'arrête, on l'exile.
C'est alors que le gouverneur conseille aux capipopoli corses de déléguer auprès des ministres de la Casa, six députés, des difensori : quatre pour le Diquà et deux pour le Dilà.
Ces envoyés ayant pour mission de rendre compte de l'état déplorable de l'économie de l'île, de la détresse de ses habitants et de l'absolue impossibilité pour eux de faire face à des contraintes fiscales aussi dures.
Filippini, notre historien du moment, fut, dit-on, à l'origine de cette initiative.
Parmi les difensori Cismontini - ceux de l'en deçà des monts, du Diquà - venus à Gênes plaider la cause de leurs malheureux concitoyens, notre chroniqueur Marc-Antonio Ceccaldi di U Viscuvatu.
Au bout de quelques jours, tombé gravement malade, Marc-Antonio rend son âme à Dieu :
"infermandosi à Genoua fra puochi giorni rese il spirito à Dio..."
Et Filippini, qui, sans grand scrupule, fit siens les écrits de Ceccaldi, d'ajouter :
"privando la patria nostra delle virtù sue", privant notre patrie de toutes ses vertus.
Septembre.
Le 10 :
Nouvelle tentative des Turchi, plus fulgurante et importante cette fois. Avec
cinq compagnies, ils débarquent sur les plages de Mariana, à la Punta d'Arco et à Zuccaghja, tentent d'investir U Borgu, U Viscuvatu, A Venzolasca...
Les habitants de la Casinca se mobilisent, tendent une embuscade.
Victimes de leur inexpérience ou de leur imprudence, ils sont mis en déroute par les Turcs, auxquels ils doivent abandonner six des leurs.
Exilé, esule della Patria, depuis 1557, à soixante-deux ans, Sampiero Corso est en Provence.
Claude, comte de Tende, de la maison de Savoie, vient d'y appeler ce colonel disponible pour jouer un rôle pacificateur dans les troubles qui agitent alors la Provence, où catholiques et huguenots s'entre-déchirent.
Il confie à cet ami, dont il est le parrain de la fille, la charge de gouverneur d'Aix, assortie d'une solde de six écus par jour et de diverses prébendes.
Arrivé à Aix le 20 septembre, le Bastelicacciu n'occupera son poste que quelques semaines.
Peu averti des usages locaux, mal accueilli par les autorités du lieu pour avoir voulu, si tôt venu, imposer son autorité, bridé et contré par les consuls d'Aix-en-Provence jaloux de leurs prérogatives, Sampiero est bientôt contraint de quitter la ville, sans solde, dessaisi de sa charge au profit d'un seigneur de l'endroit et prié de vider l'appartement qu'il occupe dans le couvent des Dominicains.
Il est à Marseille. Dans le dénuement, croit-on.
Certes non. Car, outre les quatre-vingt-quatorze écus vaillants qui lui ont été alloués pour sa vacation aixoise et l'ordre de paiement de trois mille autres écus, il serait posses- seur, entre créances et placements, d'une véritable petite fortune.
Il vit dans une confortable maison de la darse, près du port (octroyée et plus tard délaissée par Charles IX roi de France et comte de Provence), avec sa femme, Vannina d'Ornano et leurs quatre enfants : deux garçons, Alfonso, Anton-Francesco, et deux filles, Franchetta et Alfonsina.
Dépouillé de sa seigneurie d'Ornano et par-dessus tout incapable de vivre dans l'inaction, Sampiero songe, jour et nuit, aux moyens de raviver dans sa patrie le feu de la révolte, d'arracher son pays des mains de ses oppresseurs..., même si, victorieuse, sa guerre risque de précipiter l'île, déjà si malheureuse, dans une série de drames et de misères.
L'objet constant de ses pensées, affirme-t-il, est le sort misérable de ses compatriotes.
Les magistrats de Saint-Georges, qui redoutent Sampiero, s'emploient à éviter un dangereux conflit en limitant le contentieux qui les oppose à leur ennemi de toujours.
Dans une lettre à la cour de France, ils assurent qu'ils renoncent à le poursuivre pour ce qu'ils estiment leur être dû et réclamé par leur administration.
Ils consentent en outre que le colonel corse demeure au service de la couronne, malgré le récent décret interdisant aux Corses de servir d'autres princes que ceux de la République de Gênes.
Pour ce qui est du reste du litige, ils affirment qu'ils appliqueront la loi, commune à tous, sans rigueur, ni complaisance.
Ils répondent ainsi aux doléances de la reine mère de France, Catherine de Médicis, sollicitée par les récriminations de Sampiero, son protégé.
7 novembre.
Récidive des Barbaresques sur Viscuvatu, avec, cette fois, treize galères bourrées de Turcs.
Filippini raconte longuement ces raids sur la Casinca et les prouesses de ses habitants, dont celles d'un prêtre nommé Jasone Leonardi...
Ces incursions sont le fait de pirates de tout poil, Berbères, Turcs ou Maures, et de leurs complices locaux, renégats ou impies, qui, de leurs repaires-bases familiers du cap Corse ou des îles de la région bonifacienne, procèdent à des raids soudains et fulgurants, le plus souvent au cours de la belle saison, faisant preuve de mille cruautés, mettant tout à feu et à sac, usando mille crudeltà, mettendo quasi tutto afuoco e a sacco.
Giacomo Gastaldi, cartographe italien, originaire de Villafranca (Piémont) né vers 1500, mort à Venise en 1566 ; auteur d'une Géographie de Ptolémée en 1548 comprenant soixante cartes, nommé en 1558 professeur de géographie à l'Accademia della Fama de Venise, il publie cette année sa Carta dell'Isola di Corsica, dont une copie, anonyme, sera tirée peu de temps après.
1560.
FRANCE.
A l'avènement de François II, les Guises, maîtres de la France, ayant la charge entière de tout, font prendre au jeune roi des décrets très sévères contre les protestants.
Il y avait alors deux factions dans le pays, aussi opposées l'une à l'autre qu'elles pouvaient l'être.
La première, tournée vers l'Angleterre : celle du prince de Condé, de la puissante famille des Bourbons, de l'amiral de Coligny et de tous ceux que l'on appelait alors les Religionnaires (faisant état de la religion réformée), auxquels on pouvait ajouter pour l'heure, le roi de Navarre et le connétable de Montmorency.
L'autre, attachée à l'Espagne, était celle des Guises, le cardinal de Lorraine et le duc, avec les catholiques.
Catherine de Médicis, la reine mère, favorisait bien cette dernière, tout en ne désirant pas que la première soit entièrement détruite, de peur de ne pouvoir jouer ce jeu subtil auquel elle excellait : surnager entre deux en les faisant s 'entre-choquer l'une contre l'autre.
L'ancienne devise des Médicis était, disait-on : Divide ut regnes, diviser pour régner.
Catherine, en excellente Médicis et en bonne Florentine, sut, très habilement et tout au long de sa vie, pratiquer ce principe à son avantage.
Les frères de Guise : le duc François - une gloire militaire - et Charles, cardinal de Lorraine, sont les chefs d'une puissante famille fondée par Claude, cinquième fils de René II, duc de Lorraine vers 1512.
Les Bourbons, dressés contre les Guises, ont à leur tête le premier prince du sang, Antoine, duc de Vendôme, que son mariage avec Jeanne d'Albret a fait roi de Navarre.
Son frère cadet, Louis, prince de Condé, jeune, pauvre, mais très ambitieux et impatient d'agir, devient le chef des protestants, farouchement opposé à la famille ducale de Lorraine.
Janvier.
Mécontents et Calvinistes se lient, se joignent à Louis, pour tramer une conjuration et s'emparer du roi afin de le soustraire à l'influence des princes lorrains de Guise.
"Mon cousin, écrivait François II au connétable de Montmorency le 25 février de l'année précédente, il s'est découvert une très malheureuse et très méchante conspiration où il ne s'agissait rien moins que d'attenter à la personne de la reine ma mère, à la mienne propre, à celle de mes frères et des principaux qui sont auprès de moi, puis, de là, en venir à la subversion totale du royaume..."
Alertée donc, la cour se transfère de Blois à Amboise, petite ville fortifiée, munie d'un château et plus facile à défendre en cas de coup de main.
Février.
Le 1er:
Complot d'Amboise.
Assemblée des conjurés à Nantes, ville maritime et marchande, discrète donc, où le parlement de Bretagne tient alors ses séances.
Leur chef, muet et secret, Louis de Bourbon, prince de Condé, a rejoint la Réforme pour accéder aux aspirations auxquelles son rang ne le destinait pas (il était le cinquiè- me fils d'Antoine de Bourbon, prince du sang ).
Le chef apparent de l'action est un gentilhomme limousin, Geoffroy de Barry, sieur de la Renaudie ; il s'était fait calviniste après avoir été condamné comme faussaire et le duc de Guise lui avait sauvé la vie.
Le Gascon Jacques de Castelnau, Mazères le Béarnais, un Périgourdin, le Mesny, des Tourangeots, des Poitevins, des Angoumois..., au total plus de cinq cents hommes à cheval sont du complot.
L'exécution en est fixée au 16 du mois de mars.
Le 8 :
On fonde l'Eglise réformée de Montpellier.
Mars.
Le 12 :
Édit d'Amboise, favorable aux calvinistes ; il prescrit l'arrêt de la plupart des poursuites contre les pro- testants, mais exclut de l'amnistie les prédicateurs et les comploteurs.
Le 16 :
La Renaudie est à Amboise.
Le duc de Guise, mis au courant de tout par Avenelles, un avocat ami et logeur de La Renaudie, neutralise le prince de Condé, laisse venir les conjurés, les encercle.
La Renaudie est tué au cours d'un bref engagement.
On arrête plusieurs centaines de conjurés que l'on commence à pendre aux balcons du château d'Amboise.
"Il n'y eut point de grâce ; tous ceux qui furent découverts périrent, les uns attachés à la potence, d'autres par le tranchant de l'épée; le sang ruisselait dans les rues, et les bourreaux ne pouvaient suffire : sans forme de procès, sans jugement préalable, on les jetait, pieds et mains liés, dans la Loire, qui fut, plusieurs jours, couverte de cadavres." Histoire de France. Anquetil.
Castelnau se livre ; affreusement tourmenté, il est jugé et exécuté.
Un édit promet le pardon à ceux qui ont pris les armes contre le roi par simplicité plutôt que par malice, s'ils rentrent chez eux.
C'en est fait du Tumulte d'Amboise, "ce complot mal ourdi", prélude aux guerres de Religion qui, de 1562 à 1598, en huit luttes armées civiles successives, vont ensanglanter la France sous les règnes des trois derniers Valois : François II, Charles IX et Henri III.
"Il y avoit alors plus de malcontentement que de huguenoterie", disait un historien de ce temps.
Il y avait aussi, sans doute, les circonstances qui ont fait de cette discorde, religieuse à l'origine, une querelle politique, une lutte d'une extrême acuité pour le pouvoir, entre les Guises, catholiques et les Bourbons, protestants.
Insolences, troubles, attaques et vandalisme des Religionnaires, à la suite du tumulte d'Amboise : ils veu- lent le libre exercice de leur religion.
Ils firent particulièrement des entreprises pour se saisir d'Aix et d'Arles, sous la conduite des seigneurs de Mouvants, mais le Parlement d'Aix, assisté de la diligence et des forces du Comte de Tende, y pourvurent avec tant de soin et de prudence que toutes leurs entreprises avortèrent.
On court aux armes en Provence, Aix, Arles, dans le Dauphiné, à Valence, Montélimar, en Languedoc aussi et en Gascogne, en Normandie...
Le bruit court d'un nouveau complot pour la disgrâce des Guises ou leur mort.
Rien contre le roi.
Nul ne songe, assure-t-on du côté des malcontents et des religionnaires, à remettre en cause l'autorité royale, il ne s'agit que de la liberté de conscien- ce et de culte, en même temps que de délivrer le pays de la tyrannie des Guises.
Mai.
Edit de Romorantin.
Inspiré par Michel de l'Hôpital, ancien conseiller au Parlement de Paris.
C'est la réponse aux récents troubles causés par les réformés : pour éviter un mal plus grand qui est le tribunal de l'Inquisition, on ébauche la séparation du spirituel et du temporel, en déchargeant les juges séculiers de la connaissance du crime d'hérésie, pour la confier aux évêques.
Juin.
Le 5 :
Massacre des protestants à Lyon.
Le 30 :
Michel de l'Hôpital est nommé chancelier du
royaume, il succède à François Olivier.
Juillet.
Le 23 :
Traité de paix entre la France, l'Angleterre et l'Ecosse.
Son article 10 stipule que "la paix faite au Cateau Cambrésis en l'an MDLIX (1559), entre les rois de France Henri II et Philippe II, sera entretenue et gardée".
Août.
Du 20 au 24 :
Édit de Secondes noces : assemblée extraordinaire de notables catholiques et protestants à Fontainebleau, au cours de laquelle le roi et la reine mère invitent les participants à donner leur avis, en toute sincérité.
L'amiral Coligny, au nom de son parti attaque, non sans altercations, la politique des Guises ; il revendique la liberté d'exercice du culte évangélique et présente une requête en faveur des calvinistes.
Le duc de Guise "se purgea de toute calomnie"...
Avant de se séparer, on décide les états généraux pour le 10 décembre à Meaux.
Septembre.
Les 4 et 5 :
Grands tumultes en la ville de Lyon, où les réformés sont nombreux.
Antoine de Navarre est l'instigateur, ambigu et toujours hésitant, de ces troubles.
Les catholiques réagissent, prennent les armes et pendent un grand nombre de cesfactieux.
Accusé d'avoir projeté de s'emparer de la ville,
Antoine de Bourbon est sommé de comparaître à la cour, devant le roi.
Octobre.
Le 2 :
Par lettres patentes, le roi décide que les états, qui devaient se réunir à Meaux, sont convoqués, pour le même jour à Orléans.
Le 29 :
Antoine de Bourbon, roi de Navarre et son frère Louis, prince de Condé, arrivent à Orléans.
Le 31 :
Ils sont devant leur roi.
François II, qui reproche au prince de Condé ses complots, écoute à peine ses réponses et le fait arrêter.
Le roi de Navarre est libre, sous haute surveillance cependant.
Novembre.
Le 26 :
Un tribunal d'exception condamne le prince de Condé à mort ; son exécution, ajournée, est fixée au jour de l'ouverture des prochains états généraux.
Au cours de ces deux derniers mois on a procédé à élection des députés aux états généraux d'Orléans.
Il semble que la plupart des paysans ont pris part au vote.
Les protestants élus sont nombreux.
Décembre.
François II est très malade, consumé par l'abus de la chasse et du lit conjugal ; ses jours sont comptés.
Le 2 :
Catherine de Médicis reçoit le roi de Navarre.
Délibérément, pour l'écarter de la régence elle lui déclare qu'elle est résolue à prendre le pouvoir, même au prix du sang des Bourbons.
Antoine de Bourbon plie.
"L'idiot jura tout, baisé, livré, tondu...", écrit Michelet.
Le 5 :
Orléans. Mort de François II, d'une mastoïdite ayant entraîné une septicémie, incurable alors.
Cette maladie, disaient les médecins de l'époque, procédait d'une défluxion d'humeurs crasses et acres, laquelle descendant du cerveau dans l'oreille gauche se forma en apostème et ne trouvant point de conduit pour s'écouler, l'étouffa.
D'aucuns affirment qu'un chirurgien calviniste nommé maistre Ambroise (Paré) empoisonna ses remèdes pour avancer son trépas.
François II, mort à l'âge de seize ans, n'aura régné que seize mois et vingt jours.
Ce roi ne laisse pas d'enfants et, sans apparence que la reine (Marie Stuart) son épouse soit enceinte, la couronne, échoit de plein droit et sans aucune difficulté à l'aîné de ses frères, un enfant de dix ans, cinq mois et deux jours, qui va régner sous le nom de Charles IX.
Par ordonnance de Charles V le Sage, du 20 mai 1375, les rois ne sont majeurs qu'à l'âge de quatorze ans.
La régence s'impose donc.
Les Guises ne pouvant plus gouverner par l'intermédiaire de leur nièce Marie Stuart, veuve de François II, abandonnent le pouvoir.
C'est la reine mère, Catherine de Médicis, qui prend la direction des affaires de la France.
D'âge mûr, quarante et un an, malgré ses neuf grossesses et son embonpoint, elle est restée agile et très active.
Princesse ambitieuse, prudente, habile, dissimulée, artificieuse : ni malicieuse, ni cruelle ; mais d'autant qu'elle savait s'accommoder aux occasions elle paraissait souvent inégale...
"De nature menteuse et de caractère double et faux", ajoute Michelet à ce très bref portrait de la nouvelle régente de France.
Le 13 :.
Ouverture des états généraux d'Orléans.
Les trois ordres : clergé, noblesse et tiers état, élus séparément, se réunissent pour remédier aux divisions du royaume.
Les représentants des trois ordres remplissent, séparément, leurs cahiers de doléances et de revendications.
Ces dernières sont très sages, mais les députés refusent obstinément d'entériner les contributions exceptionnelles demandées par le chancelier Michel de l'Hôpital pour combler l'énorme déficit de quarante-trois millions que, pour désoler leurs successeurs et par malice, avait laissé le gouvernement des Guises.
Le 17 :
Louis, prince de Condé et son frère Antoine de Navarre sont libérés.
Le connétable Anne de Montmorency, fameux sous quatre règnes, rentre en grâce.
Les Guises restent à la cour, ce qui est déjà beaucoup, dit-on..., et y deviennent très puissants.
Le 21 :
Le Conseil règle la forme et la manière dont doivent se conclure les affaires au cours de la minorité du nouveau roi.
Le pouvoir est partagé entre la reine mère et Antoine de Bourbon, roi de Navarre, nommé lieutenant général du royaume.
En fait, ce dernier n'a de pouvoir que celui de faire rapport à la reine mère.
L'administration du royaume appartenant à Catherine de Médicis.
Le 25 :
Jeanne d'Albret, reine de Navarre, fait profession publique de la religion réformée.
Théodore de Bèze (1519-1605), le plus illustre des disciples de Calvin, chef de l'Eglise protestante, publie son très célèbre écrit polémique, De hoereticis a civili magistratu puniendis, De l'autorité du magistrat, où il justifie l'intolérance religieuse.
Jean Cousin père, géomètre, peintre et sculpteur publie, l'année de sa mort (1560), un Traité de perspective.
Ulysse et Pénélope, peinture du Primatice.
Première édition des oeuvres complètes de Pierre de Ronsard, qui écrit un ouvrage destiné au nouveau roi Charles IX, Institution pour l'adolescence d'un roi Très Chrétien et entame la rédaction de ses Discours.
Mort, à Paris, du poète Joachim du Bellay, né en 1522 au château de la Turmelière, non loin de son "petit Liré", dans le Maine-et-Loire.
Jean Nicot (1530-1600), ambassadeur de France au Portugal, rapporte et propage le tabac en France.
L'herbe à Nicot deviendra bientôt une panacée en thérapeutique.
Catherine l'utilise pour soigner ses migraines.
Naissance de Maximilien de Béthune, baron de Rosny et duc de Sully, d'une famille calviniste très attachée au roi de Navarre, futur ministre des finances du roi Henri IV.
Germain Pilon commence le tombeau de Henri II et Catherine de Médicis.
Il sculpte Les trois Grâces.
1560.
ITALIE.
Gênes :
25 novembre :
Mort d'Andréa Doria, à l'âge de quatre-vingt- douze ans.
Grand capitaine, un des meilleurs hommes de mer, excellent citoyen, restaurateur de l'indépendance de sa patrie, à laquelle il a donné la liberté en même temps que la paix et la tranquillité.
"Il semble, disait de lui Blaise de Montluc, que la mer le craignit."
Il laisse comme héritier Giovan Andrea, fils de Giannettino, mort dans la conjuration des Fieschi.
La République envoie deux ambassades :
- la première, au roi d'Espagne Philippe II, pour le remercier de l'aide apportée à la récupération de la
Corse (ricuperazione dell'Isola di Corsica),
- l'autre au nouveau roi de France, François II, pour lui apporter les condoléances de Gênes à la mort
de son père Henri II et le féliciter de son accession au trône.
Les deux envoyés, Tobia Pallavicino et Geronimo Lomellino, ont, aux dires du chroniqueur génois, un autre but, bien plus important à leurs yeux : tenter de séduire, "accarezzare", la reine mère, régente du royaume, Catherine de Médicis, afin qu'elle s'en tienne rigoureusement aux termes du traité de Cateau-Cambrésis et qu'elle évite de s'immiscer dans les affaires intérieures de Gênes.
Mais Catherine, ayant pris fait et cause pour les fils du comte Scipione Fieschi, contre la République (au sujet de la restitution de leurs biens que cette dernière avait confisqués à son profit), fait tourner court l'ambassade.
D'autant plus volontiers qu'elle était, la Florentine, portée à cautionner et à donner son appui à toutes les manœuvres dirigées contre les maîtres actuels de Gênes.
Naples :
Fondation de l'Academia secretorum naturae, première société de sciences physiques de la nature.
Toscane :
Conjuration de Pandolfo Pucci, uni aux Farnese, contre Cosimo de'Medici, premier grand duc de Toscane ; le complot est découvert, les coupables sont condamnés à l'ultimo supplizio.
Pise :
Fondation de l'université par Cosimo, qui aimait les arts et protégeait les savants.
Rome :
Le nouveau pape décrète la reprise du concile général de Trente : Pie IV l'indique au jour de Pâques de l'année prochaine, par une bulle du trente décembre.
C'est sous la menace de la tenue d'un concile national gallican en France que le pape décide d'ouvrir une dix-septième session du concile de Trente.
1560.
ESPAGNE.
Philippe II (1556-1598) abandonne Tolède, fait de Madrid la capitale de son royaume et y entraîne sa cour.
Les Pays-Bas, la Franche-Comté, Naples, le duché de Milan, la Sicile, ainsi que les possessions d'Amérique font partie de son vaste empire.
Ce monarque est à la tête du premier Etat d'Europe :
"quand l'Espagne remue, la Terre tremble", disait-on alors.
Dès son arrivée au pouvoir, Philippe ne songe qu'à agrandir ses domaines, à imposer définitivement, en Italie, la domination espagnole à la place de l'influence française, à plier, de gré ou de force, tous ses sujets à l'unité d'une même foi, et à conquérir la péninsule ibérique tout entière.
Par son ordre, le gouvernement espagnol du Milanais traque et fait exécuter tous les vaudois, hérétiques réfugiés dans une vallée du Piémont.
Quand Philippe abandonne les Pays-Bas à la mort de son père Charles Quint, il en donne le gouvernement à sa sœur naturelle Marguerite, duchesse douairière de Parme, flanquée du cardinal de Malines, Granvelle, lequel, par ses mesures très impopulaires, va soulever un mécontentement général dans tout le pays.
1560.
PORTUGAL.
Sébastien Ier (1554-1578), petit-fils de Jean III, neveu de Philippe II, règne (il a six ans) sous la régence de sa grand-mère Catherine, depuis 1557.
ÉCOSSE.
Les Anglais envoient une armée au secours des protestants d'Ecosse.
10 juin. Mort de Marie de Guise, reine-régente.
Les Français, venus au secours de la régente, se retirent alors dans
Leith, près d'Edimbourg, négocient avec les Ecossais et évacuent le pays (Traité d'Edimbourg, juillet).
Le réformateur John Knox, disciple de Calvin, installe son Eglise pres- bytérienne : Confessio scotica.
Marie Stuart renonce au titre et aux armes d'Angleterre. Gouvernement provisoire : Conseil de douze membres de lords protestants, dont cinq nommés par les Etats.
IRLANDE.
Soulèvement contre l'Angleterre, dirigé par Shane O'Neil.
ALLEMAGNE.
Frédéric III, électeur palatin (1556-1575), embrasse le culte calviniste
et fait rédiger par ses théologiens le catéchisme de Heidelberg.
Mort de Melanchton, le plus zélé et le plus inconstant des disciples de Luther. Quoiqu'il eût embrassé toutes les erreurs de son maître, il ne laissa pas - assure le continuateur de l'historien Fleury - d'être ensuite Zwinglien sur quelques points, Calviniste sur d'autres, incrédule sur plu-
sieurs etfort irrésolu dans presque tous.
RUSSIE.
Le tsar Ivan (Yvan le Terrible) impose sur tout le pays une tyrannie atroce, qui flétrira toute la seconde période de son règne jusqu'en 1584.
Ses rapports avec les boyards (caste de nobles russes), qu'il rend res- ponsables de la mort de sa femme Anastasia Romanova, sont de plus en plus difficiles et tendus. Il vient de restreindre considérablement leurs droits de propriété.
Ses armées remportent, à Ermes, une victoire sur l'Ordre teutonique.
On achève à Moscou la grande église de Saint-Basile commencée en 1550.
SUÉDE.
Mort de Gustave Ier Vasa, après un règne glorieux.
Eric XIV, son fils, lui succède (1560-1568). Ce prince, très cultivé mais cruel, sujet à des
accès de démence, se rendra vite très impopulaire parmi son entourage immédiat.
L'évêque d'Œsel - île de la Baltique près du golfe de Livonie - vend son territoire au duc danois Magnus, frère de Frédéric II du Danemark.
PERSE.
Les Ouzbegs dans le Khorassan.
JAPON.
Communauté chrétienne sous la direction des jésuites.
1560.
Afrique du Nord.
Depuis le 13 mars de l'année dernière, la petite île de Djerba dans le golfe de Gabès (cf. La Corse et le Monde, tome 1page 409) est à l'Espagne ; fortifiée mais fragile, elle est à la merci des attaques de Dragut et de ses acolytes Occhiali, Sinan ou Piali...
Le sultan Suleiman (Soliman) vient de nommer Dragut bey (gouverneur, prince souverain, vassal du sultan) de Tripoli (Tarabulus), proche voisine de Djerba ; ce pirate, qui contrôle une grande partie de la mer intérieure et exerce ses prédations sur tous ses rivages, est en train de se constituer un vaste empire et devient un réel danger pour les peuples de la chrétienté.
Un corps expéditionnaire, une flotte composée de navires de l'empereur Ferdinand Ier, de Gênes, de Florence, du pape, de Monaco et de Malte (une centaine de vaisseaux, dont cinquante-trois galères) s'engage dans une campagne contre les barbaresques des côtes africaines.
Cette force, sous le commandement du duc de Medina Coeli, vice roi de Sicile, se rassemble à Messine, débarque des troupes à Djerba pour consolider sa garnison et, de là, se prépare à attaquer et à prendre Tripoli, tenu par le fameux Dragut.
Mai.
Après de longs et difficiles préparatifs, la flotte de Medina Coeli est à Djerba, alors que quatre-vingts galères du Croissant, sous le commandement de Piali pacha, font force de voiles et de rames vers elle.
Medina Coeli refuse d'écouter les conseils de Giovan Andrea Doria, petit-neveu du grand amiral et de Flaminio Orsini, l'exhortant à prendre le large.
Il persiste à laisser sa flotte au fond de la rade de Djerba, comme dans une nasse, incapable de manœuvrer et de combattre.
Devant le péril imminent de la flotte turque qui arrive, vent en poupe, avide de la curée d'une proie facile, Medina Coeli hésite encore...
C'est la panique chez les chrétiens.
Doria et bon nombre des siens arrivent à débarquer et s'enferment dans la petite forteresse de Djerba.
Galères, galiotes et brigantins, éperdus, s'affolent, s'entrechoquent, s'échouent.
Vingt galères sont prises, dont la Reale de Coeli et de Doria, trois de Gênes, quatre de Naples, deux de Rome, de Florence, de Sicile, celle de Monaco...
La plupart des bâtiments de logistique sont coulés.
Les Turcs de Piali débarquent, donnent la chasse aux infidèles.
C'est le massacre.
Plus de dix mille morts au cours de cette journée tragique du 11 mai qui endeuilla le monde chrétien, huit mille disparus ou prisonniers.
Le 30 juillet, après une résistance désespérée, Djerba se rend.
Les blessés sont passés au fil de l'épée.
Pour célébrer leur victoire les Turcs élèvent, avec les crânes et les ossements des vaincus, une pyramide de près de dix mètres de haut.
Elle disparaîtra, à la demande du consul de France en Tunisie et du préfet apostolique, trois siècles plus tard.
Les funèbres débris seront déposés dans une fosse commune.
Le neveu d'Andréa Doria, Gian Andrea, a réussi à survivre au désastre de Djerba.
Il regroupe, tant bien que mal, les rescapés de la tragédie et rentre à Gênes, où il arrivera six jours après la mort de son illustre grand-oncle.
Le monde chrétien réagit : le duc de Savoie, Emmanuel-Philibert, fait construire quatre galères qu'il met sous le commandement d'Andréa Provana de Leyni ; trois d'entre elles se comporteront très honorablement à la bataille de Lépante du 17 octobre 1571 - revanche de Djerba - au cours de laquelle don Juan d'Autriche, à la tête des flottes de l'Espagne, de Venise et du pape, détruira la flotte turque.
Origine de la flotte sarde, renforcée par Charles-Emmanuel 1er et, plus tard, par Victor-Emmanuel III (1713) quand ce dernier était maître de la Sicile.
1560.
Maghreb.
Mort de Mollah Hassan (Moulay-Hassan) : fin de la dynastie des Zéyanides.
Les Turcs réunissent le royaume de Tlemcen à celui d'Alger.
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