GÊNES ET LA CORSE. APRÈS LE TRAITÉ DE CATEAU-CAMBRÉSIS. 1559.
La paix du Cateau-Cambresis ou la réconciliation symbolique entre la France et l'Espagne. Huile sur bois, école française, xvie siècle, Palazzo Pubblico (Sienne).
GÊNES ET LA CORSE.
APRÈS LE TRAITÉ DE CATEAU-CAMBRÉSIS.
1559.
Pendant que le sort de la Corse se discutait à Cateau-Cambrésis, un Génois estimait que le parti le plus sûr pour la République serait de laisser les Corses se gouverner eux-mêmes.
« Ils ont pour nous,disait-il,une aversion aussi forte que justifiée.
Nos officiers, avec leurs dénis de justice, nos concitoyens, en pratiquant l'usure, les ont véritablement provoqués à la révolte.
Pour les empêcher de se révolter encore, il faut un nouveau système de gouvernement.
Sans cela ils reprendront les armes chaque fois qu'on croira les avoir soumis.
Et la raison c'est que « Genovesi non cambieranno complessione » ;
- ils seront toujours avec eux injustes et rapaces et voudront par-dessus le marché user de représailles, Il y a là un danger auquel il faut parer.
Les Corses, comme les autres hommes, désirent la liberté, avec des alliés pour s'y maintenir.
Qu'ils soient donc maîtres chez eux, et nous donnent des otages pour garantie de leur fidélité ;
- qu'ils laissent Calvi entre nos mains, et mettent à leur tête deux Génois à leur choix, pour les gouverner.
Chacun y trouvera profit. »
Ces vues n'étaient pas celles de la République.
Rentrer en possession de la Corse, y rétablir son autorité, lui paraissait essentiel :
- cela importait à la sécurité de son commerce et à la figure qu'elle ferait dans le monde.
La perdre était une diminution qu'elle ne voulait pas accepter.
Disons tout de suite qu'elle obtint gain de cause, à la condition pourtant que les Corses ne seraient pas inquiétés pour leur conduite durant les six années écoulées, et voyons ce qu'elle fit pour diminuer l'aversion qu'elle inspirait, et consolider ainsi son autorité.
La Banque de Saint Georges, à qui l'île appartenait, en voyant deux Commissaires pour en prendre possession.
Choisis parmi les personnages les plus considérables, ceux-ci donnèrent à tous de bonnes paroles.
Ce n'était pas assez pour rassurer des vaincus à peu près sans défense.
Les actes, mieux que les paroles, devaient manifester les intentions des vainqueurs.
Marc d'Ambiegna, homme considérable, fut mis à la torture et retenu en prison pour une parole imprudente qu'on lui attribuait.
Thaddée de Petricaggio, s'étant présenté devant le juge pour défendre un de ses clients, fut appréhendé et relégué pour deux ans hors de Corse.
Le premier revenait de la Cour de France où il était allé protester contre Fabandon qu'on avait fait de la Corse.
Le second, commandant pendant la guerre à des soldats en guenilles, leur avait dit :
« Nous trouverons du velours à Gênes, et nous l'aunerons avec nos piques. »
L'esprit de représailles apparaissait clairement.
Ce n'était pas fait pour diminuer les craintes.
Les Commissaires, qui étaient chargés de solliciter une augmentation d'impôts, voulurent utiliser ces dispositions.
Dès leur arrivée, ils avaient sondé l'opinion, et leur première lettre (23 décembre) portait que l'augmentation paraissait à tous une chose raisonnable et nonnête, presque une chose due, et qu'on ne serait pas trop fâché de voir la taille portée à deux écus.
Cette augmentation devait être consentie par le peuple ou ses représentants.
Les Commissaires ne pouvaient que la solliciter et mettre en avant les raisons qui seraient le plus capables d'influencer ces derniers.
De ces raisons la plus forte était la crainte.
Mieux que toute autre, elle devait décider les récalcitrants, s'il y en avait.
On procéda donc au désarmement.
On exigea des habitants la remise des arquebuses.
Un millier furent apportées à Bastia et à Ajaccio, et quelques centaines furent mises hors d'usage pour être transiormées en outils.
Les gens qui allaient en voyage pouvaient porter une lance ou une épée ; autrement, ils devaient se contenter a avoir un couteau « d un palmo » sans pointe.
L'ordre fut donné de démolir les maisons bâties en forme de châteaux, et un décret interdit de quitter le pays pour aller prendre du service à l'étranger.
Après cela, on convoqua la veduta.
C'était une espèce de champ de mai.
Les pièves élisaient leurs députés, et tous devaient i,i jour indiqué paraître devant les commissaires.
Malgré les neiges qui rendaient le passage des montagnes difficile, malgré l'appréhension qu'inspirait à la plupart l'idée de se trouver face à face avec leurs vainqueurs, il accourut de tous les points de l'île plus de six cents personnes.
Placés sur une estrade et dominant la foule, les Commissaires leur dirent :
« Vous voilà de nouveau sous la protection de notre gouvernement.
Il oubliera vos fautes et vous fera sentir les avantages de sa bienveillance.
Rendez grâce à Dieu de retrouver de pareils maîtres. »
François de Biasino, de Sant-Antonino, prononça quelques mots pour demander pardon et promettre fidélité pour l'avenir ;
- après quoi, tous prêtèrent serment à tour de rôle, et pendant que le greffier enregistrait, l'artillerie grondait, et tous criaient :
« Vive Saint- Georges ! »
Le lendemain on nommait les Douze pour le Deçà des monts et les Six pour le Delà, et les Commissaires proposèrent aussitôt leur demande :
« Le gouvernement de l'île, dirent-ils, exige 225 mille livres.
Voici l'état des dépenses.
Il est juste qu'elles soient payées par elle. »
— L'état ainsi présenté était exagéré, c'est-à-dlre taux.
On y ajouta la promesse de créer une espèce de crédit foncier qui permettrait de mettre en culture les terrains en friche, et qui aiderait au relèvement de la richesse du pays.
Les Douze ne savaient que faire. Ils se retiraient, revenaient, offraient de porter le prix du sel à dix sous le boisseau :
« Cela donnera quarante mille livres seulement », dirent les Commissaires.
— De mettre un impôt sur le fer :
« C'est une bagatelle ! »
ajoutèrent-ils tout en acceptant.
A la fin les Douze ne voulant pas provoquer le mécontentement populaire, et ne sachant comment repousser une demande qui paraissait d'ailleurs légitime, déclarèrent que ce qui manquait pour équilibrer le budget serait payé par les riches, c'est-à-dire par ceux qui possèdent, au prorata de leurs biens.
Ce trait est à retenir, parce qu'il modifiait l'assiette de l'impôt, et aussi parce qu'il caractérise les deux races en présence.
Calculateur, le Génois met l'argent au-des- sus de tout, et emploie à l'acquérir son intelligence et son courage qui sont grands.
Impressionnable, le Corse se laisse entraîner à un mouvement de générosité et engage l'avenir.
Depuis deux mois qu'ils sont en Corse, les Commissaires ne pensent qu'aux moyens d'augmenter l'impôt.
- Pour y parvenir, ils prodiguent les bonnes paroles et les caresses, comme ils disent, mais ils sont inflexibles sur le reste ;
- ils ne transigent pas avec l'argent.
Auprès d'un Imperiale qui allait se bâtir un palais princier in Via Nuova, les Douze étaient de pauvres hères.
Malgré cela, ce sont eux qui ont la main large.
Les Commissaires avaient partie gagnée. Restait à percevoir l'impôt consenti :
- il fallait pour cela faire le recensement des feux (descrizione dei fuochi) et établir le cadastre. Sans cadastre, nul moyen de fixer la quotité qui devenait revenir à chacun proportionnellement à ses biens.
Sans recensement, nul moyen de recouvrer l'impôt ordinaire qui se payait par feu.
Le nombre des feux variant d'une année à l'autre, il fallait au préalable le déterminer exactement.
Il était d usage de le faire tous les ans.
Il était d'autant plus nécessaire de le faire maintenant après six années d'une guerre qui avait fait tant de victimes.
Le cadastre comportait de la part des propriétaires la déclaration des immeubles qu'ils possédaient, avec l'indication de leur nature, de leur étendue, et des revenus qu'ils produisaient.
Tout cela devait être fait sérieusement.
Pour le recensement, il était d'usage que la non-déclaration de feu entraînât une amende de quinze livres payables sans délai et versées à l'accusateur qui demeurait ignoré.
De plus, la taille était portée au double et demeurait doublée indésipirnent.
Tenons pour certain qu'on n'apporta pas moins de rigueur à la confection du cadastre.
Ceux qui en étaient chargés avaient la confiance des Commissaires.
Ils étaient nombreux, et l'opération fut exécutée rapidement.
Au bout de deux mois, la plupart étaient de retour ;
- on faisait le relevé ;
- et les commissaires, guidés par leurs délégués, faisaient la répartition de l'impôt senza rispetto alcuno, sauf pour les veuves et les impotents
. Les Commissaires partirent avant d'avoir achevé leur œuvre ;
- ils laissèrent ce soin à leur successeur.
Quand celui-ci eut fait connaître la taxe que chacun devait payer, ce fut une explosion.
A vrai dire, le mécontentement pour éclater n'avait pas attendu jusque-là.
Les Douze, qui avaient consenti l'impôt, avaient recueilli, en rentrant chez eux, la désapprobation générale.
On ne savait pas alors ce qui reviendrait à chacun.
C'était bien autre chose maintenant qu'on voyait les taxes quadruplées, quintuplées et même décuplées.
L'embarras était grand pour chacun de trouver huit ou dix livres ;
- le pays n'avait ni industrie ni commerce ;
- les employés étant tous des étrangers, l'argent sortait des mains des contribuables sans jamais y retourner.
Le sol produisait de l'orge et du blé ;
- mais les oliviers n'étaient guère cultivés qu'en Balagne.
On vendait à la moisson ce qui était nécessaire pour payer les dettes de l'année, et pour ravitailler les places fortes.
Cela se faisait à un prix doux appelé composta.
Au prix où on le payait il faudrait maintenant deux sacs de blé pour acquitter l'impôt, au lieu qu'autrefois deux boisseaux suffisaient.
On se croyait plus que jamais livrés à l'avidité des usuriers étrangers, quelques-uns même entrevoyaient l'impossibilité de payer et le risque d'être expropriés.
Les caporaux du Nebbio étaient exaspérés et parlaient de refuser l'impôt.
Ce mécontentement n'avait pas échappé aux Commissaires, aux Protecteurs de l'Office qui voulaient diminuer le nombre des soldats dans les garnisons, ils répondaient « Attendez que l'effervescence soit passée.
Les Corses se calmeront avec le temps, quand ils sentiront le bienfait d'une justice égale pour tous. »
L'égalité devant la justice, ils étaient en train de l'apprécier.
Alphonse de Gentile, gentilhomme d'Erbalunga, avait parcouru la plaine orientale en rançonnant les bergers qu'il rencontrait.
Par ordre de l'Office, ordre imaginaire, il se faisait délivrer par chacun une ou plusieurs têtes de bétail, et son accatto atteignait le chiffre de 420 têtes, lorsque les Commissaires informés le firent arrêter.
Enfermé d'abord à la citadelle, il fut mis ensuite en liberté provisoire sous prétexte de maladie, puis sur l'intervention de ses amis ;
- ses meilleurs amis en l'occurrence étaient les Commissaires eux-mêmes ;
- ceux-ci sollicitaient, sa grâce auprès de l'Office.
Pour qu'il n'y eût pas trop à redire, ils sollicitaient en même temps celle de Thaddée de Petricaggio.
Le crime de ce dernier était d'avoir voulu plaider pour un de ses clients, chose défendue ;
- le crime de l'autre était d'avoir porté les armes, chose également défendue, d'avoir commis une extorsion à main armée et d'avoir cherché à couvrir son crime de l'autorité du prince.
Thaddée, relégué à Levanto, puis à Vintimille, y mourut de misère trois ans après.
Quant à Alphonse, après quelques mois passés à Rapallo, il revint en Corse et garda assez d'influence auprès du gouvernement pour faire dans une circonstance donnée emprisonner Raphaël de Gentile, son adversaire.
L'inégalité devant la justice était flagrante ;
- la défiance et l'irritation ne pouvaient qu'augmenter.
Il y avait d'ailleurs d'autres causes.
En 1553, le gouverneur Lamba Doria avait fait savoir qu'il y avait dans l'intérieur plus de 150 maisons fortifiées avec meurtrières, créneaux, mâchicoulis ;
- et les Protecteurs avaient donné ordre de raser tout ce qui sentait la forteresse, di modo che restino case e non propugnacoli.
Puis se ravisant à cause des bruits de guerre qui commençaient à circuler, ils avaient publiquement donne contre-ordre et l'invasion française étant survenue ces maisons étaient encore telles quelles.
Les Commissaires n'eurent rien de plus pressé que d'en ordonner la démolition.
Les décrets des anciens gouverneurs ne devaient pas, disaient-ils, demeurer en souffrance, et l'on devait pourvoir à la tranquillité de l'île et prévenir les inimitiés.
Leur but en réalité était d'humilier les caporali et tout ce qui gardait encore un reste de grandeur.
Abbassar la grandezza dei caporali, cela revient souvent dans leurs lettres ;
- c'est pour eux le « delenda Carthago », et rien ne pouvait marquer davantage leur abaissement que de voir leurs maisons démantelées et réduites aux proportions communes.
On devine l'irritation qu'ils devaient éprouver, et avec eux les clients qui faisaient partie de leur entourage.
Auprès de cela les nouvelles taxes étaient pea de chose, et les idées de vengeance et de révolte devaient s'agiter dans leur cœur.
Pendant ce temps, les corsaires barbaresques venaient prélever dans l'île leur tribut d'esclaves.
Depuis quarante ans qu'ils faisaient des descentes dans l'île, ils avaient ravagé les côtes, transformé les plaines en déserts, ils avançaient maintenant dans l'intérieur, à 'a suite pour ainsi dire des populations qui s'y retiraient débarquant le soir, ils arrivaient par une marche de nuit jusqu'à des villages que la distance paraissait mettre hors de leurs atteintes.
C'est ainsi que Sartène et Evisa avaient été mises à sac.
Les Commissaires avaient vu de leurs yeux la désolation et les ruines accumulées ;
- ils enregistraient dans leurs lettres le nombre des malheureux conduits en captivité :
- 70 entre Ajaccio et Bonifacio,
- 30 dans le Fiumorbo,
- 25 aux Agriates,
- 20 à Campoloro.
Il ne leur venait pas à l'esprit qu'après le désarmement, exiger encore la démolition des tours et châteaux, c'était livrer sans défense ces infortunés à la fureur de l'ennemi.
Ils s'affligent des maux qu'ils constatent ;
- mais leur affliction, comme celle des Protecteurs, paraît n'être qu'une formule de chancellerie ;
- ils ne veulent point de remède.
A Evisa, privée d'un tiers de ses habitants, l'Office ne veut pas accorder des armes.
Les Commissaires permettent, il est vrai, d'avoir quelques fusils qui sont confiés à la garde des podestats.
Algajola obtient ainsi quatre fusils pour sa défense.
Mais que sont quatre fusils en des mains inexpérimentées contre un ennemi nombreux et agùerri ?
Aussi deux ans après n'y avait-il plaa que des ruines à Algajola.
Les Corses captifs à Alger étaient, dit-on, plus de six mille.
L'idée souriait depuis longtemps à la jeunesse, son goût des aventures et son peu de goût pour le travail dur des champs y trouvaient leur compte.
Huit ans plus tôt, en 1552, quarante jeunes gens de Bastelica s'étaient embarqués en même temps à la suite de leur compatriote, le colonel Teramo.
Plus tard on en verra s'embarquer par centaines, contre le gré de leurs parents, pour aller combattre en Crète.
Leur condition est misérable ;
- ils ont l'espoir de l'améliorer.
« Que fais-tu là ? demandait Léonard die Casanova à un jeune Cortenais ; que ne vas-tu à Parme, auprès de ton oncle ? »
A Parme, comme ailleurs, il y avait beaucoup de soldats Corses.
Peretto Corso, chargé par les Vénitiens de recruter des soldats, enrôlait à Ferrare deux cents Corses, avec lesquels il entrait aussitôt en campagne.
- Il y en avait partout,
- à Rome,
- à Florence,
- à Milan ;
- il y en avait en France ;
- ils allaient jusqu'en Ecosse.
Angelo Santo était colonel dans l'armée de Fernand Gonzague ;
- Giocante Corso était colonel aussi.
On ne deviendra plus désormais colonel ni capitaine ;
- on ne sera plus même soldat.
De par les commissaires, défense est faite de sortir de Corse et d aller au service d'un prince étranger.
Il faut qu'ils demeurent au pays et cultivent la terre.
La Corse mise en culture pourvoira aux besoins de Gênes et de ses Rivières, dont le sol pierreux ne peut nourrir les habitant ?
Aux yeux d'Imperiale, c'est un sort qui en vaut un autre.
S'ils sont vaillants, leur vaillance pourra s'exercer à tracer des sillons.
Les Corses malheureusement ne pensaient pas ainsi.
Le nombre ne devait pas diminuer avec les précautions qu'on prenait.
Les Cap-Corsins, qui avaient beaucoup souffert, bâtissaient des tours partout où un navire pouvait aborder, et se mettaient peu a peu à l'abri d'une surprise.
Les tours étaient condamnées dans l'intérieur de l'ile ; mais le long des côtes, la construction en était autorisée et même encouragée.
Le gouvernement consentait, contre garantie, des prêts d'argent aux çommunes qui en voulaient bâtir.
Mais tous ne pouvaient faire comme eux et demeuraient exposés aux coups de main.
Ce manque de sécurité suffisait à lui seul à éloigner les Corses d'un gouvernement qui ne protégeait pas ses sujets.
L'Office, il est vrai, cédait ses droits à la Seigneurie, et celle-ci déclarait en prenant possession qu'avec des maîtres plus puissants les Corses seraient mieux protégés.
C'était un leurre.
Avant, comme après:
- les troupes de Gênes devaient se borner à la défense des places et les mers de Corse ne devaient guère voir les galères de la République donner la chasse aux navires barbaresques.
Que ceux-ci missent quarante hommes à terre, ou qu'ils en missent cinq cents, les Corses ne pouvaient compter que sur eux-mêmes.
S'ils étaient vaincus et conduits en esclavage, c'était tant pis pour eux , s'ils étaient victorieux, le Gouvernement intervenait pour réclamer les prisonniers à son profit.
Pour échapper aux impôts et aux corsaires, il y avait un moyen fort simple :
- quitter le pays et prendre du service à l'étranger.
Impôts accablants, démolition de tours et de châteaux, interdiction de servir à l'étranger, cela n'assurait pas la tranquillité de l'île et ne servait pas les intérêts de Gênes.
Cela au contraire créait une armée de mécontents et lui donnait un chef.
Atteint par le décret relatif au service des princes étrangers et par le décret de démolition, Sampiero avait encore d'autres motifs de plainte.
On lui gardait bon souvenir de la défaite infligée près de Caccia à la colonne génoise qui tentait de ravitailler la garnison de Corte.
Jérôme Fieschi, commissaire général en Corse, traçait ainsi le bilan de cette journee :
« Les capitaines, colonels sont presque tous aux mains de l"ennemi, huit cents soldats sont prisonniers, et des mille écus que notre Paul (le commandant de l'expédition) portait avec lui, on a sauvé 1.800 livres qui sont à Saint- Florent. »
1.800 livres seulement avaient été sauvées !
Sampiero devait payer le reste, et l'on se saisit pour cela d'une maison qu'il possédait à Gênes, et qui provenait de la succession de son beau-père, François a'Ornano.
C'était contraire aux stipulations de la paix.
Le roi de France intervint, et par son intervention fit rapporter l'arrêt de confiscation.
Mais l'ordre de démolir fut maintenu.
Satisfaction insuffisante pour Sampiero !
De nouvelles représentations furent faites en avril et en octobre 1561.
Il ne s'agissait plus seulement de Sampiero ;
- le roi se plaignait en outre des mauvais traitements qu'on faisait subir aux Corses.
« Us sont, au contraire, très bien traités », répondit la Seigneurie ;
- et pour que le roi en demeurât convaincu, le chancelier de Saint Georges fut envoyé auprès de lui avec les registres de l'Office.
Quel fut le résultat de sa démarche, nous l'ignorons.
Le roi se laissa-t-il prendre à quelque artifice ae comptabilité, ou jugea-t-il qu'il valait mieux dissimuler ?
Toujours est-il qu'on ne parla plus de rien.
Mais un travail souterrain commençait à se faire en Corse.
Le gouverneur le sentait sans pouvoir le découvrir.
Après de longues recherches il se décida à frapper un grand coup et proposa des places d'officiers aux plus suspects.
Ceux-ci se rendirent à Bastia ou à Ajaccio et furent jetés en prison.
D'autres furent arrêtés directement, et parmi eux Roland d'Ornano et frère Jean de Sichè qui était le régisseur des biens de Sampiero.
L'arrestation de Ferrante de Muracciole, ordonnée pareillement, ne put s'effectuer.
Barthélemy de Vivario, ancien soldat de la République, l'arracha aux sbires qui le conduisaient à Ajaccio.
Les inculpés, au nombre d'une vingtaine environ, furent tenus au secret et mis à la torture.
C'était l'accompagnement obligé de l'interrogatoire.
On découvrit qu'un homme venu de Provence avait dit de la part de Sampiero qu'il fallait amasser des armes et se tenir prêts.
Crime de lèse-majesté ! accusation la plus grave, si elle était prouvée.
Frère Jean avouait la venue du Provençal ;
- Roland d'Ornano avouait aussi, mais il ajoutait qu'il avait aussitôt prévenu le lieutenant d'Ajaccio, Agostino Fornari.
Celui-ci qui n'était plus en fonctions répondit :
« Vous me parlez de choses déjà vieilles de plusieurs mois. Il me semble bien qu'il m'écrivit, mais je ne me rappelle plus à quel sujet. »
Le cas ne devait pas être bien grave.
Contre la plupart il n'y avait que des accusations contradictoires et provenant d'agents provocateurs intéressés à les faire condamner.
Pour ce motif, le gouverneur ne voulait pas les faire mourir, ou, pour tranquilliser sa conscience, voulait en recevoir l'ordre de l'Office.
Puis la Corse passant aux mains de la Seigneurie, il conseilla aux nouveaux maîtres de se montrer cléments.
Condamner pour des crimes commis sous un autre gouvernement lui paraissait contraire à la règle la plus commune.
Conseil excellent qui lui valut d'être morigéné.
Il fit donc exécuter frère Jean, Maître André de Bozio et le capitaine Polidoro de Corte.
Pendant ce temps, Barthélemy de Vivario, devenu chef des partisans, établi à Vizzavona, rendait difficiles les communications entre le gouverneur et son lieutenant d'Ajaccio.
Pour le prendre, Ciba eut recours à la trahison, fit des expéditions de soldats parfois considérables ;
- mais les mieux combinées n'aboutirent qu'à d'inutiles cruautés.
A Corte, sous les yeux des habitants, un malheureux est précipité par son ordre de haut en bas du château et fait dévorer par les chiens, encore à demi-vivant.
Cela provoquait la terreur, dit-il lui-même.
Ce!à provoquait encore plus la haine.
Trois autres, arrêtés quelques jours après dans une embuscade, expiraient dans les sup- plices sans proférer une parole.
Les Corses ne lui apparaissent plus comme autrefois « obedienti e timidi della giusfizia ».
Leur fermeté devant les juges, leur constance dans les supplices lui font dire :
« Se vedessero che intrepidi ! »
Veochione d'Alesani revenu de Toscane en Corse, après avoir joué les Génois à Gênes même, avait brûlé sa maison et coupé ses châtaigniers, ne voulant pas en laisser le souci à Saint Georges.
Barthélemy avait de son côté refusé le produit d'une collecte faite dans les villages environnants pour lui donner les moyens de s'embarquer.
« Je ne veux pas l'argent des pauvres, avait-il dit ; je veux l'argent de Saint-Georges. »
— « Ignorants, s'écriait Raffè Grustiniani, qui n'ont pas encore appris à nommer l'Illustrissime Seigneurie ! Je ne ferais qu'en rire, s'il n'y avait derrière eux Sampiero. Celui-là nous donnera du travail, ne darà da fare. Le plus sûr serait de le faire disparaître. Lui mort, tout rentrerait dans le calme. »
Pour rendre Sampiero inoffensif, il fallait adoucir les maux de la Corse et supprimer par là ce qui faisait sa force.
Les ambassadeurs envoyés à Gênes pour faire hommage à la Seigneurie, aux nouveaux maîtres, exposent la détresse du pays en termes saisissants.
« Beaucoup, disent-ils, n'ont plus qu'un souffle de vie. ils sont réduits comme les bêtes à chercher leur nourriture dans les maquis et à vivre d'herbes et de racines. »
Les larmes aux yeux ils supplient qu'on diminue un impôt trop lourd pour leurs épaules, et ne craignent pas de dire que tout dépend de cela « importa il tutto ».
Ils implorent en même temps une amnistie générale qui ramènera les hommes égarés, fera tomber les inimitiés, rétablira la liberté du travail et assurera la tranquillité publique.
Le Sénat demeura sourd à ces prières comme il était demeuré sourd aux conseils de Ciba.
L'amnistie qu'il accordait, excluait, outre les criminels d'Etat, les suspects et les désobéissants ;
- et quant à l'impôt, il ne fallait pas en parler.
En refusant l'amnistie, on obligeait un grand nombre de Corses à persévérer dans la rébellion, et en refusant un allègement à la misère publique, on attisait le mécontentement général.
Sampiero qui était alors à Constantinople était assuré dans ces conditions de trouver des bras prêts à le seconder et des partisans disposés à le suivre à son retour.
Le mécontentement est encore augmenté par les procédés des officiers, c'est-à-dire des représentants du pou- voir.
Jules Saoli et François Lomellino(Commissaires venus en Corse pour prendre possession de l'ile au nom de la République.) hanno fatto piangere mezza Corsica, selon la forte expression de Ciba.
Ils ont réquisitionné des chevaux qui sont morts de fatigue,réquisitionné vivres et logements pour leur suite,sans qu'ils aient payé un sou d'indemnité.
Ciba lui-même est accusé de trafiquer des deniers publics et de s'associer avec le vicaire et le massaro pour exploiter la misère publique.
Le lieutenant d'Ajaccio est associé aux bouchers de la ville qui peuvent à leur gré augmenter le prix de la viande.
Il vend la justice et pour un bœuf acquitte jusqu'à des meurtriers ;
- il a la charge des biens et des terres de Sampiero ;
- il requiert les paysans de faire le labour et de transporter ensuite le vin et le froment, sans jamais les payer.
Le lieutenant d'Algarola bat les gens, les met en prison sans motif, se fait donner du vin, dé l'huile, du fromage, de la laine, et apporte dans l'administration de la justice une telle partialité que sur 700 jugements il y a 500 appels :
- cause de ruine pour les malheureux réduits à faire le voyage de Bastia.
Christophe Fornari, commissaire général faisant le tour de l'île, trouve à Ajaccio des populations qui depuis deux mois manquent de sel pour leurs fromages.
C'est a ruine pour eux ;
- mais ni le lieutenant ni le salinero ne s'en mettent en peine.
A la Mortella, près de St-Florent, les ouvriers qui travaillent à la tour, paysans réquisitionnés, se jettent à ses genoux en criant miséricorde.
Ils demandent à n'être pas battus.
Les surveillants ont pris l'habitude de se servir du bâton et se montrent parfois très inhumains.
Il y a des choses plus fortes dans le dossier des frères Giustiniani.
Parcourant la campagne à la tête des chevaux-légers, ils tuent quelquefois les gens qui tombent entre leurs mains, pour mieux s'en assurer.
Tout cela fait monter les haines, et le moment approche où le mot du vieux chancelier se vérifiera :
Genovesi non cambieranno complessione, e Corsi si ribellaranno.
Dom Philippe Marini.
Bulletin de la Société des Sciences historiques et naturelles.
Imprimerie et Librairie Piaggi. Bastia. 1912.
Source : Gallica.BNF.
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