Gandalf Le Gris; Photo SkyRock

Gandalf Le Gris; Photo SkyRock

LES TROIS CONSEILS.

 

Salomon était un homme fort intelligent d'Asco, tout le pays lui demandait conseil ; on le considérait comme un prophète.

 

Il prit à son service un jeune du village comme disciple, ce serviteur se prit d’affection pour son maître et resta vingt ans à son service. 

Durant toutes ces années, le serviteur n’eut pas de nouvelles des siens.

Mais un jour de nostalgie, il décida de retourner dans son pays afin de savoir ce que sa famille était devenue.

Il prit congé de son patron en lui demandant de préparer le salaire de vingt ans de travail.

Son maître lui donna la somme de trois cents écus, et le serviteur s’apprêtait à partir quand Salomon le retint et dit :

Tous les hommes s’adressent à moi pour me demander des conseils et en tirent bon profit, n’as-tu donc rien à me demander ?


Le serviteur hésita un moment puis demanda au patron :


- Combien demandes-tu pour un conseil ?

- Cent écus.

- Ils sont bien chers tes conseils !

- Ils sont chers mais valent largement leur prix.

Après une petite réflexion le serviteur lui dit :


Bon, donne m’en un.

Et il posa cent écus sur la table.

  • -  Le voici : Ne quitte pas l’ancienne route pour la nouvelle.

  • -  Va pour le conseil, mais c’est un peu cher...

  • -  Un conseil cher ne s’oublie pas ! répondit Salomon.

Le serviteur allait partir quand il se dit :

- au point où j’en suis, pourquoi pas un autre conseil.

Et il se retourna vers son patron pour lui demander un deuxième conseil.


- Volontiers, dit Salomon, mais tu dois me payer cent écus.

Le serviteur qui s’était résigné à ce prix, mit encore cent écus sur la table.


- Voici mon deuxième conseil : Ne te mêle pas des affaires d’autrui !


Le serviteur pensa à nouveau qu’un tel prix pour un tel conseil était excessif ;

- cependant, à quoi bon revenir à la maison avec seulement cent écus, autant acquérir un troisième conseil.

Salomon le lui donna bien volontiers :  La rage d’aujourd’hui, laisse-la pour demain.

Il ne lui restait plus qu’à s’en retourner chez lui les mains vides, comme il était venu.

Au moment où il passait le seuil de la maison, Salomon le rappela pour lui donner une galette, en lui recommandant de ne pas la couper avant d’arriver chez lui.

L’homme rangea le pain dans sa besace et partit.

Durant le trajet, il rencontra une troupe de gens qui l’invitèrent à voyager avec eux, sur un autre chemin.

Il allait les suivre mais se souvint du premier conseil : Ne quitte pas l’ancienne route pour la nouvelle !

Ce conseil lui avait coûté cent écus ; s’il valait si cher, autant le suivre, pensa-t-il.

Et il continua seul sa route.

À peine s’était-il remis en chemin qu’il entendit des coups de feu et des hurlements:

- le groupe était tombé dans une embuscade et avait été entièrement massacré par les bandits.


Le serviteur pensa : Bénis soient les cents écus donnés au maître pour ce bon conseil !

Il m’a sauvé la vie !

La nuit tomba, notre serviteur chercha un refuge pour la nuit.

Une faible lumière filtrait dans l’obscurité ;

- il se trouva bientôt devant une petite masure.

Le maître des lieux lui ouvrit et lui offrit cordialement l’hospitalité.

Après le repas, l’hôte tira de sa poche une clef, ouvrit la porte d’une cave et fit sortir une femme qui, en tâtonnant, s’assit à table sans dire un mot.

Elle était aveugle.

Le maître de maison saisit la calotte d’un crâne humain, y versa la soupe, puis la donna à la femme avec un petit bâton que la femme utilisait comme une cuillère.

Quand la femme eut terminé de manger, le maître l’enferma de nouveau dans la cave puis, observant les réactions de son hôte et voyant que celui-ci ne lui demandait rien, il lui dit :

- Que penses-tu de ce que tu viens de voir ?


Se souvenant du deuxième conseil de Salomon, le serviteur répondit :


Vous avez sûrement vos raisons d’agir ainsi.


La femme que vous avez vue est mon épouse, expliqua l’hôte.

Quand j’étais absent, elle recevait un autre homme.

Un jour, je les ai surpris ensemble, j’ai tué son amant et elle, je lui ai crevé les yeux.

Le crâne dans lequel elle mange maintenant est celui de son amant et le bâton qu’elle utilise comme cuillère m’a servi à lui arracher les yeux.

Qu’en penses-tu, ai-je bien ou mal agi ?

  • -  Vous avez bien fait.

  • -  Bravo ! Si tu m’avais dit le contraire, je t’aurais tué sur le champ.

    Le serviteur se surpris à penser : Bénis soient les cent écus offerts à mon maître pour ce deuxième conseil !


  • Le lendemain, il reprit sa besace et se mit en route.

  • Quand il eut rejoint son village, la nuit tombait.

  • Il se dirigea rapidement vers sa maison, mais il s’arrêta net, abasourdi de voir toutes les fenêtres illuminées :

  • - il y régnait une ambiance de fête, et dans l’encadrement d’une fenêtre, il aperçut sa femme en train de caresser affectueusement un beau jeune homme.

  • Il s’enflamma de colère, et son premier réflexe fut de monter vers eux et de les tuer sur-le-champ.

  • Mais il se contint.

  • J’ai payé cent écus le troisième conseil : La rage d’aujourd’hui, laisse-là pour demain !

  • Attendons.

    À cet instant passa une vieille.

- On donne une fête ici ? lui demanda-t-il.


– Oui, expliqua la vieille, la femme qui habite ici est très heureuse parce que son fils, que vous voyez à ses côtés, a dit la messe pour la première fois aujourd’hui.

L’homme eut un soupir de soulagement puis il pensa : Bénis soient les cent écus payés à, mon maître pour le troisième conseil.

Par trois fois, ses conseils m’ont évité un grand malheur !

Il frappa à la porte de sa maison et sa femme vint ouvrir immédiatement ;

- elle lui fit la fête ainsi que ses enfants lorsqu’ils le reconnurent.

Quand il fut au milieu de sa famille, il se souvint de la galette que Salomon lui avait recommandé de couper seulement après son arrivée.

Il coupa le pain et, à l’intérieur, il trouva les trois cents écus que Salomon lui avait soustraits, afin qu’il n’oublie pas les conseils donnés.

Quand se passait cette histoire ?

Au temps où de la paille on faisait de l’or.

(Contes sardes, « La porte d’argent » L. Milliquet , 2003 édit Slatkine/Sodifer)

Texte modifié.

Source : Claude Franceschi.

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