LA CAGE AUX PHOBES.

LA CAGE AUX PHOBES.

Un individu qui tient des discours hétérodoxes sur le climat n'est pas climatophobe, mais climatosceptique ; un adversaire de l'Union européenne n'est pas europhobe – quoique l'étiquette se rencontre –, mais eurosceptique.

Aucun islamophobe, en revanche, n'a jamais été qualifié d'islamosceptique (dommage, ce serait une nuance intéressante).

Globalement, il semble que le scepticisme soit moins grave que la phobie : les climatosceptiques, par exemple, ne sont pas très bien vus en société, mais ils sont loin d'atteindre le niveau d'infamie de l'islamophobe et de l'homophobe, ces ennemis du genre humain.

Ça ne durera peut-être pas. Je serais climatosceptique, je surveillerais mon suffixe : le jour où naîtra le mot climatophobe, ils sauront qu'il est temps de se faire oublier.

Inventons le débatocide, ou action de tuer le débat.

 

Le regretté Philippe Muray, avec son sens du calembour, disait que nous vivons dans la cage aux phobes.

C'était en 1999, dans une chronique de La Montagne.

« S'il y a quelque chose qui marche très fort, en ce moment, et qui marchera de plus en plus, c'est la chasse aux phobes. À tous les phobes. »

On ne peut pas dire qu'il manquait de clairvoyance.

En même temps, j'observe que les phobies ne sont pas toutes pourchassées sur un pied d'égalité.

La grossophobie, par exemple, revient régulièrement sur le tapis, mais on ne peut pas vraiment dire que la sauce prenne.

Je me demande si, contrairement à ce que suggérait Muray, la cage aux phobes est assez grande pour tout le monde.

Peut-être qu'une nouvelle phobie ne peut y faire son trou qu'en en chassant une autre.

À ce compte, je comprendrais l'énergie déployée par les antiphobes dominants pour conserver l'avantage ;

il ne faudrait pas se laisser chiper la place par des causes concurrentes.

À moins qu'il faille parier sur l'intersectionnalité des phobies ?

 

On me dira que j'ai tort de plaisanter avec les phobies, qui recouvrent des sujets très sérieux.

 

Mais c'est justement parce qu'ils sont sérieux que je déplore les mots piégés et ambigus où on les emballe, mots qui rendent impossible d'en discuter convenablement.

 

Suffixe pour suffixe, Mme Agacinski, accusée d'homophobie, pourrait traiter ses accusateurs de débatocides : ils tuent le débat.

 

J'imagine qu'elle aime trop la langue française pour utiliser un mot aussi laid.

 

Comme je l'aime aussi, j'espère qu'on n'ira pas inventer pour moi le mot phobophobe.

 

Non seulement il est très moche, mais il serait propre à m'expédier à mon tour dans la cage aux phobes.

 

Elle est déjà remplie, j'aurais peur d'étouffer.

 

Publié le  Le Point.fr
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