LA BATAILLE D'ALALIA. LES PHOCÉENS CHASSÉS DE CORSE....
LA BATAILLE D'ALALIA. 
LES PHOCÉENS CHASSÉS DE CORSE....

Au VIe siècle avant JC, les cités carthaginoises et grecques de la côte orientale de la Méditerranée ont crée de nombreux comptoirs marchands sur les rivages de la Méditerranée occidentale.

 Les côtes orientales étant saturées, il faut aller vers l’Ouest pour trouver de la place, là où les peuples autochtones n’avaient pas encore atteint un niveau de civilisation et d’organisation suffisants pour s’opposer à l’implantation de nouveaux arrivants. 

En Asie Centrale, les avancées des Assyriens puis des Perses d’Asie centrale commençaient à leur poser des problèmes de cohabitation.

 Les Grecs avaient de nombreuses colonies au sud de la péninsule italienne et ils occupaient une grande partie de la Sicile.

Parmi eux, les Phocéens d’Asie Mineure, dont l’activité était essentiellement tournée vers le commerce maritime.

Ils fondèrent Massalia, (Marseille), en 600 avant Jésus Christ.

Mais en 545, la cité Mère fut définitivement abandonnée devant l’offensive des Perses.

Ses habitants eurent la mauvaise idée de venir s’installer à Alalia ( actuelle Aléria), sur la côte Est de Corse.

Face aux Etrusques, alors à l’apogée de leur puissance, alliés des Carthaginois autre navigateurs marchands, ils ne tardèrent pas à être encombrants dans la région.

Sans doute oublieux du fait qu’ils n’étaient plus entourés de cités grecques amies, reprenant leurs activités traditionnelles de plus belle -dont la piraterie- l’affrontement devint inévitable.

Etrusques et Carthaginois entreprirent avec succès de les faire fuir.

Si à Aléria –anciennement Alalia- un site archéologique témoigne de la présence romaine, les vestiges grecs sont beaucoup moins nombreux : en effet, les grecs n’y sont restés que trente ans environ.

Cet épisode nous est parvenu grâce à Hérodote, qui a conté cette bataille avec force détails, sensible à ce drame, puisque lui-même originaire d’Ionie.

C’est un des plus anciens récits historiques, assez subjectif, dans la mesure où il évoque pour ses compatriotes Grecs, « une victoire cadméenne », pour qualifier une défaite.

L’abandon de Phocée…

Site de Phocée, actuelle Turquie

Site de Phocée, actuelle Turquie

Aux âges sombres de l’Antiquité grecque, du XIe au IXe siècle avant JC, les Grecs sont allés fonder des cités sur les côtes d’Asie Mineure, cités qu’ils rendent prospères.

Parmi elles, Phocée, Milet, Ephèse, Smyrne, et Halicarnasse patrie d’Hérodote.

La mer Egée est pour eux une sorte de mer intérieure, mais contrairement à la Grèce d’où ils viennent, l’arrière pays est moins sûr, déjà occupé par les Perses en provenance d’Iran. 

Ces derniers les soumettent en leur imposant le paiement d’un tribut comme alternative à la destruction. 

Certains acceptent, d’autres fuient.

Cet abandon des cités grecques d’Ionie et la soumission forcée des autres fut plus tard à l’origine d’une révolte qui entraîna le reste de la Grèce dans le conflit des Guerres Médiques au début du IVe siècle avant JC, avec les épisodes fameux que l’on sait, Athènes dévastée, la victoire de Marathon, les Thermopyles et l’héroïque résistance de Léonidas, la bataille navale de Salamine…dont la Grèce est sortie vainqueur presque par miracle par deux fois et dont les Grecs tirèrent gloire.

Les Phocéens sont attachés à leur liberté, ils disposent déjà de nombreuses colonies en Méditerranée occidentale, et d’une puissante armada de navires particuliers les pentécontères.

Ils n’entendent pas se soumettre à Harpage, chef perse, qui se présente à eux dans le but de les y contraindre sous la menace.

Ils préfèrent partir, non sans s’être auparavant vengés par ruse sur la garnison perse.

En –545, ils se réfugient à Alalia sur la côte est de la Corse où ils ont déjà fondé une colonie plusieurs années auparavant.

Pourquoi Alalia ?

D’une part nous dit Hérodote, sur les conseils de la Pythie et parce que la Corse aurait été sous l’influence des Ibères dont le roi était l’ami des Phocéens.

 Mais après cinq années de tranquillité, tout se gâte à nouveau.

Des voisins envahissants.

D’après Hérodote, les Phocéens durent aller jusqu’en Corse, tout d’abord pour s’être vu refuser l’autorisation de s’installer sur une des îles appartenant à leurs voisins grecs de Chios, ceux-ci redoutant de leur part une concurrence redoutable. 

Rappelons qu’au termps où les Celtes commençaient juste à investir un territoire qui n’était pas encore appelé la Gaule, ils avaient fondé Massalia, (Marseille) en 600 avant JC, faisant de celle-ci la plus ancienne ville de la France actuelle et dont on sait le rôle qu’elle joua dans les échanges avec l’Europe du Nord par le sillon rhodanien tout au long de l’Antiquité.

vestiges du port de  Massalia, découvert en 1967

vestiges du port de Massalia, découvert en 1967

Les Phocéens sont déjà très actifs sur les côtes au nord et au sud de l’Etrurie.

L’implantation d’Alalia en face sur le littoral oriental de la Corse a pu susciter chez les Etrusques un sentiment d’encerclement, outre le comportement de rustres en terrain conquis adopté dès leur arrivée par les Phocéens et auquel Hérodote fait allusion en toute objectivité cette fois.

Les trésors de l’Hispanie comme enjeu.

Hérodote évoque Arganthonios, richissime roi Ibère, ami des Phocéens au point d’avoir dans le passé financé l’édification des remparts de Phocée en prévision de l’attaque perse. 

Ce roi plus ou moins mythique ( son règne aurait duré de 630 à 540 avant JC !) , permet aux Phocéens de s’installer à Alalia.

L’Andalousie est riche de ses métaux entre le VIIIe et le VIe siècle (cuivre, étain, argent), c’est un peu un eldorado.

Selon les historiens romains, la langue corse de l’époque était un mélange d’ibère et de ligure.

Il est donc hautement probable que les riches Ibères aient eu des liens avec la Corse, et que les deux populations avaient des échanges .

C’est ainsi que les Phocéens, qui avaient déjà installé à Alalia vers 565 une petite colonie, en firent en 545 avant JC le refuge de toute la ville de Phocée.

Ces liens qu’avaient les Phocéens avec les Ibères, ont du vraisemblablement déranger les Carthaginois installés déjà à Gadès (Cadix).

Ils avaient eux aussi des raisons de trouver les Phocéens encombrants.

Toutes ces raisons suffisent à expliquer une alliance entre Etrusques et Carthaginois contre les Phocéens.

La bataille navale d’Alalia et ses suites.

Hérodote attribue l’affrontement au comportement « sans gêne » des Phocéens vis à vis des « peuples voisins », Etrusques et Carthaginois.

Par contre, il est plus évasif sur le lieu même de la bataille, « la mer sardonienne » qu’on ne saurait situer, vraissemblablement au large des côtes étrusques.

Les Phocéens disposaient des pentécontères ou pentécontores, navires longs à cinquante rangs de rameurs sur un seul niveau et pourvus d’une voile à l’arrière.

Dans l’antiquité ces navires ont précédé les trières.

Ils étaient utilisés pour la piraterie, les rameurs étant aussi les guerriers.

Les Phocéens embarquent tout sur ces navires, ce qui suppose une certaine importance.

L’équipage se composait d’« officiers », de techniciens, de rameurs et de fantassins de marine.

A l’époque les rameurs n’étaient pas des esclaves.

Pour ce qui est des techniques de combat naval elles étaient de deux sortes essentiellement.

Le combat terrien ou marin.

Pour le combat  « terrien », c’était l’abordage, les fantassins de marine montant à bord du navire ennemi pour se battre avec lui comme ils l’auraient fait sur la terre ferme.

Pour le combat « marin », c’était l’éperonnage, c’est à dire qu’on approchait les navires ennemis en tentant de les mettre hors de combat, voire les couler, en endommageant la coque avec son éperon (appendice frontal en métal) .

Le succès allait à ceux qui savaient manœuvrer au mieux, pour bien se positionner face au navire ennemi  afin de le couler.

Il semblerait que ce fut la tactique employée lors de cette bataille, puisqu’il est question de navires détruits et d’autres « à l’éperon faussé »  mais à bord desquels les Phocéens purent faire voile vers Rhégion après avoir embarqué leurs familles restées à terre durant la bataille.

L’abandon de la Corse.

Deux tiers des navires phocéens tombèrent aux mains ennemies, les autres fuient vers Réghion (aujourd’hui Reggio di Calabre).

Puis ils fondent Hyèle ( Vélia, puis Elée).

Les Etrusques ramenèrent des prisonniers Phocéens chez eux à Agylla (Caere, aujourd’hui Cerveteri), et ils les lapidèrent.

D’après Hérodote, cette vilenie entraîna une malédiction pour eux et ils durent « réparer ».

Le site d’Alalia fut occupé ensuite que par Etrusques mais ensuite surtout par les Romains.

Les fouilles opérées sur le site archéologique d’Aléria ont longtemps donné peu d’indications sur les vestiges grecs.

Alalia – Aléria- fut occupé jusqu’à sa destruction par les Vandales au moment des grandes invasions.

Il est étonnant que cet endroit, stratégique eu égard à sa position face aux côtes italiennes, le seul de Corse à offrir une plaine cultivable de taille convenable pour nourrir la population d’une ville, n’ait jamais été vraiment reconstruit après.

Des fouilles plus récentes infirmeraient les dires d’Hérodote sur l’abandon total d’Alalia après la bataille par les Phocéens.

Ce sont cependant pour l’époque concernée les vestiges étrusques les plus nombreux.

Ceux des Phocéens qui ont pu fuir se sont réfugiés en Sicile puis en Calabre.

Par la suite, les Grecs s’imposèrent encore en Sicile où ils surent défendre leurs positions.

Ils surent mieux s’accommoder dans un premier temps de la montée en puissance de Rome que les Carthaginois. 

L’abandon d’Alalia n’a pas eu grande incidence à long terme pour les Grecs.

Les Phocéens eux se sont installés sur les côtes ibères et ligures, Emporion (Ampuria en Catalogne) , Agde, Antibes, Nice, Hyères…

L’abandon de Phocée, cité mère de nombreuses colonies méditerranéennes florissantes avait sans doute plus perturbé les Grecs d’Ionie dont Hérodote, à cause de la dispersion de la population.

Le nom de Phocée est resté dans les mémoires grâce à Marseille, « la cité Phocéenne ».

Les débuts de l’histoire,  entre mythologie et récit.

Hérodote

Hérodote

Hérodote est un grec d’Asie Mineure.

Il est né à Halicarnasse peu avant 480 avant JC. 

Tous les premiers philosophes grecs, ou presque, étaient d’Asie Mineure.

Thalès, Anaximandre, Anaximène  étaient de l’école de Milet ; d’autres étaient d’Éphèse, ou de Samos.

Et il est clair que cette floraison stimulait le désir du savoir.

Hécatée, le prédécesseur d’Hérodote, était, lui aussi, de Milet.

Venu au monde juste après les guerres médiques dont l’enjeu était la liberté des cités grecques, Hérodote a d’abord voulu témoigner.

Même s’il a cherché à comprendre les autres peuples, dans le récit qu’il a laissé de la bataille on lit une implication partisane.

Il évoque le revers phocéen d’Alalia comme une victoire cadméenne, version grecque ancienne du verre à moitié plein plutôt qu’à moitié vide. 

Rappelons que Cadmos, héros de la mythologie, (descendant d’Œdipe et de Jocaste, une origine maudite) eut pour descendants, les frères ennemis Etéocle et Polynice ( frères d’Antigone), qui perdirent la vie au cours de leur affrontement, chacun ayant été vainqueur et vaincu.

Une malédiction ultérieure aurait frappé les Etrusques coupables d’avoir lapidé les prisonniers, comme un signe de réprobation divine à cette barbarie par ailleurs banale à cette époque.

On devine que l’auteur y voit une sorte de justice immanente …

Enfin, l’explication de désastre : les Phocéens auraient connu cette infortune en Corse, suite à une erreur d’interprétation du message de la Pythie qui n’aurait pas demandé d’y établir une colonie [à Kyrnos, la Corse] et s’y installer, mais juste d’y édifier un sanctuaire…

Quand il a écrit le récit Hérodote ignorait que la suite des évènements n’allait effectivement pas réellement profiter aux Etrusques ni aux Carthaginois, puisque deux siècles après, les Romains évinceraient successivement ces deux peuples.

La fin d’une époque, la fin d’une « frontière »…

Certains historiens ont décidé de voir dans cette bataille la fin de la période archaïque et le début de l’âge classique grec.

Ce qui est sûr c’est que l’espace méditerranéen était devenu un peu restreint pour tous ces peuples commerçants en concurrence les uns avec les autres.

La Méditerranée est devenue sous l’empire romain la mare nostrum, un espace conquis, une voie de circulation et non plus la nouvelle frontière qu’elle avait été pour tous les peuples riverains.

L’aventure sera ensuite au delà des colonnes d’Hercule, à Gibraltar.

Si Alalia marqua la fin d’une époque c’était en fait celle où la mer dispersait les hommes, alors qu’à l’époque romaine elle les rassembla pour quelques siècles.

Source : le billets de la florentine.

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