Casanova (portait présumé)  Site fondation Federico Zeri (photographie de Federico Zeri)

Casanova (portait présumé) Site fondation Federico Zeri (photographie de Federico Zeri)

Une rencontre à Berlin

 




Est-ce pour ces raisons que Boswell, quand il rencontra lors de ses pérégrinations un personnage sophistiqué et beau parleur, le trouva d’emblée insupportable et nul ?


Ce personnage était Giacomo Casanova.


Boswell le rencontra en 1764, dans une auberge renommée, à Berlin.

Casanova, désormais aventurier sur le retour, cherchait sans beaucoup de réussite une place stable pour assurer ses vieux jours.

Il ne se faisant plus guère d’illusions sur ses possibilités de continuer à mener longtemps sa vie d’aventures.


Casanova était de plus en plus taraudé par le sentiment que sa vie ne menait à rien et par le désir de revoir Venise, ce qui supposait d’obtenir au préalable une sorte d’amnistie du gouvernement vénitien (puisqu’il avait quitté Venise presque vingt ans auparavant en prisonnier fugitif, évadé de la fameuse prison des Plombs, sous la toiture du palais des Doges où une sentence secrète des Inquisiteurs d’Etat l’avait conduit, sans savoir pour combien de temps ni vraiment pourquoi, sauf que son mode de vie le faisait classer parmi les éléments douteux de la société : joueur, séducteur, un peu charlatan, lecteur de livres interdits…).


Il n’est pas certain que Boswell ait jamais entendu parler de Casanova avant de le rencontrer, car la célébrité universelle du Vénitien sera une chose posthume, qui prendra forme progressivement après la publication de ses Mémoires.

Dans son journal où il évoque cette rencontre, Boswell parle « de l’italien Neuhaus » (traduction allemande de maison neuve, donc de Casanova), mais il ne fait pas de doute que Neuhaus est bien notre homme, dont le passage dans cette auberge et à cette date est établi.

Casanova était loin d’être l’homme un peu irritant et superficiel qu’il paraissait (même si on est aussi, forcément, l’homme qu’on parait), ses Mémoires en témoignent, où il apparaît humain et généreux, même si sa vanité (dont il était conscient) et une forme d’autosatisfaction (après tout compréhensible) peuvent agacer ou faire sourire.

« Non erubesco evangelium », disait-il : je ne rougis pas de mon évangile.

Pour lui, l’important était de garder toujours la tête haute et de saisir les occasions de bonheur, sans nuire à autrui.

Boswell n’a donc pas connu l’homme intime, mais l’acteur qui prenait la pose.

Ce soir-là, dans l’auberge, Casanova, en représentation devant l’assistance, joua au philosophe et déclara qu’un philosophe devait douter de tout (ce qui après tout était la démarche cartésienne), en commençant par douter de sa propre existence.

Ce genre de paradoxe tapait sur les nerfs de Boswell et il jugea que Casanova était « un perfetto cretino » (dans le catalogue de l’exposition tenue à Venise en 1998 pour le bicentenaire de la mort de Casanova, où j’ai trouvé ce récit, les mots sont bien entendu en italien, ce qui leur donne une force pleine de malice. Mais Boswell a certainement écrit en anglais quelque chose comme : « a perfect dumb »).

En fait, ce n’était pas au doute qu’aboutissait la conception du monde du Casanova ; il n’était pas un sceptique ou un nihiliste, mais un homme respectueux, aussi curieux que cela paraisse, de Dieu et de la morale établie (qu’il adaptait juste à ses besoins !).

Lors d’une visite à Voltaire, il lui reprocha de démolir la religion qui était une consolation dans la vie des hommes. 

Si Boswell avait su que cet irritant Casanova avait une vie sexuelle qui pouvait se rapprocher de celle que lui, Boswell allait mener (ou avait commencé à mener), du moins par certains côtés, l’aurait-il jugé aussi sévèrement ?

Un des plus éminents « casanovistes », l’américain J. Rives Child, dans sa biographie classique de Casanova, note que si Boswell a parlé de Casanova, Casanova n’a rien dit de Boswell car il n’y avait rien à en dire, c’était un zéro.

« On peut difficilement imaginer deux personnages plus incompatibles que Boswell et Casanova, le premier à vingt-quatre ans, d’une fatuité achevée, l’autre, à trente-neuf ans, avec l’assurance d’un homme mûr dont la réputation n’est plus à faire », dit J. Rives Child.

Les casanovistes n’aiment généralement pas ceux qui s’en prennent à leur grand homme…


On peut penser plus justement que dans cette auberge de Berlin (leur seule rencontre probablement), Casanova ne remarqua pas particulièrement Boswell parmi ceux qui l’écoutaient.


Selon Rives Child, en 1764, Casanova aurait rencontré Johnson par l’intermédiaire d’un homme de lettres italien fixé à Londres, Martinelli.

Rives Child  mentionne qu’il est question, quelques années plus tard, en 1773, d’un dîner  chez Pascal Paoli (en exil à Londres depuis 1769), réunissant  Johnson, Boswell et Martinelli.




L’abbé Andrei, ami de Casanova et conventionnel malchanceux
 

 



Casanova va nous faire rencontrer d’autres personnages liés à l’histoire de la Corse.


Lorsque Casanova croisa la route de Boswell, il revenait d’Angleterre.

C’est à Londres qu’il prit conscience qu’il n’était plus l’homme qu’il avait été en devenant le jouet d’une très jeune fille, superbe et retorse, Miss Charpillon, d’origine française, qui dûment chapitrée par sa mère, faillit le mener à la dépression et à la déchéance et dont il n’obtint rien. 


A Londres il avait rencontré le soi-disant comte Frédéric, un personnage qui se prétendait le fils du roi Théodore, l’éphémère roi de Corse (c’était peut-être son neveu), qui fricotait avec l’ancien jésuite Lavalette, l’homme qui avait provoqué la chute de la compagnie de Jésus par des spéculations financières qui servirent de prétexte à la suppression de l’ordre d’abord en France et puis dans tous les pays catholiques.

L’aventurier international Ange Goudar n’était pas loin non plus, prêt à signaler les bons tuyaux.

Casanova, en tout cas c’est ce qu’il nous dit, resta sur ses gardes dans ses contacts avec cette faune d’aventuriers avec qui il ne voulait pas être confondu.

Puis après avoir voyagé en Allemagne, en Pologne, en Russie et en Espagne, il revint en Italie.

Le désir de revenir à Venise était devenu son obsession.

En Italie, il rencontra deux personnes, parmi bien d’autres,  qui ont fait l’objet vers 1960 d’un article d’un autre « casanoviste », un médecin niçois (au patronyme qui évoque un peu l’Amérique ?), le Dr. Francis L. Mars. 

Deux amis corses de Casanova : Rivarola et Andrei.


C’est l’abbé Antoine Andrei qui nous intéressera.


Natif de Moïta, il a pu faire de bonnes études à Venise (ce qui ne pouvait que le rapprocher de Casanova) qui ont été payées par le baron Giovanni Berlandis, un ami de son père (on avait des relations dans la famille Andrei) : le baron était ambassadeur de la République de Venise auprès de la cour de Piémont-Sardaigne à Turin.

En échange, l’abbé Andrei fut précepteur des enfants du baron Berlandis, et c’est de passage à Turin que Casanova le rencontra et se lia avec lui, célébrant son goût pour la liberté et la littérature. 

Lorsque Casanova quitta Turin pour se rendre à Livourne, l'abbé Andréi lui remit une lettre de recommandation pour le comte Rivarola, consul de Piémont-Sardaigne à Livourne, homme d'esprit  et ami de Pascal Paoli, comme le note Casanova dans ses mémoires. 

Casanova précise que l’abbé  Andrei vit maintenant en Angleterre où il peut jouir de toute la liberté possible.


Or, quand Casanova rédigeait ses mémoires,  dans le courant des années 1790, mais pouvait-il le savoir, la vie de l’abbé avait pris un tout autre cours.


L’abbé avait en effet couru un peu le monde.

On le trouve à Bruxelles, puis il arrive à Londres dans la suite son protecteur Berlandis, qui a été nommé ambassadeur de Venise en Grande-Bretagne.

Là, il devint le secrétaire de Pascal Paoli,exilé à Londres depuis 1769.

L'abbé s'occupait de travaux littéraires, de traductions.

En 1789 il accepte la place de "poète italien" du théâtre de Monsieur (frère du roi) à Paris, tout en restant lié avec Paoli.

Est-il rentré en Corse avec Pascal Paoli en 1790 en tant que secrétaire et ami ?

Peut-être resta-t-il à Paris dans un premier temps.

On sait qu'il fut chargé en 1791 d'un rapport sur l'état de la Corse par l'assemblée législative (bien que non député), avec un autre commissaire, Monestier, à la suite des troubles survenus à Bastia. 

Paoli le persuada ensuite de se présenter aux élections pour la Convention et usa de son influence pour le faire élire le 18 septembre 1792 comme l'un des six députés de la Corse à la nouvelle assemblée.. 


A Paris, Andrei tomba en plein dans l’ambiance violente des événements révolutionnaires, redoublée par la guerre avec plusieurs puissances européennes dont le nombre allait encore grossir dans les mois suivants. 

Il participa au procès de Louis XVI, et vota pour l'emprisonnement du roi, ce qui était se classer parmi les modérés.

Lors de ses interventions pour expliquer son vote, il fut hué par les tribunes remplies de partisans de la condamnation à mort.

Les députés étaient loin de délibérer dans la sérénité et beaucoup ont dû voter la mort par un simple réflexe de prudence.

Il est, paraît-il, un des rares conventionnels à avoir signé lisiblement sa position.


Le 2 juin 1793, alors qu’en Corse se déroulaient depuis quelque temps les événements qui allaient mener à la sécession de l’île sous la conduite de Paoli, la Convention, où la lutte entre girondins et jacobins était arrivée à son paroxysme, fut cernée par les gardes nationaux parisiens et les sans-culottes, leurs canons prêts à tirer.

A l’intérieur, les jacobins en profitaient pour faire avaliser par une majorité tremblante l’exclusion et l’arrestation de 29 députés girondins.

75 députés (ou plus ?) protestèrent ensuite contre cette arrestation.

Lorsque s’ouvrit le procès des Girondins, en octobre 1793, les 75 protestataires furent à leur tour arrêtés.

Andrei fut-il arrêté dès le 2 juin 1793 (ce qu'indique sa notice du site de l’Assemblée nationale) ou plus tard, parmi les protestataires ?   

Sur le décret du 3 octobre 1793 qui traduit devant le tribunal révolutionnaire une trentaine de députés, et comporte ensuite une centaine de noms de protestataires, Andrei, désigné comme "Andrei, de la Corse" figure dans la première liste :

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