LA CORSE DU XVe SIÈCLE. POLITIQUE ET SOCIÉTÉ. 1433-1483.
Ces cinquante années constituent une séquence historique particulièrement redoutable : le ballet des gouverneurs génois, l’instabilité politique dans la cité ligure, les divisions des seigneurs et du parti populaire insulaires ne se prêtent pas volontiers aux explications d’ensemble.
Il s’agit pourtant d’une période décisive où la domination génoise expérimente, à travers l’office de Saint-Georges, de nouvelles formes de pouvoir, quelques décennies avant la mise en place par le même office, dès 1483, d’une administration destinée à régir la Corse pendant près d’un siècle.
23Trois parties thématiques s’enchaînent donc : dominer, gouverner, inventer la société.
La voie comtale et la voie communale – deviennent peu à peu obsolètes et se reconvertissent en « voie du prince » et en « voie contre le prince », où la volonté de gouverner se substitue à l’ambition de dominer.
4L’ambition de « gouverner » se retrouve au cœur de la « voie contre le prince » représentée par l’office de Saint-Georges, en rupture à bien des égards avec la politique de la Commune.
La première administration de l’office (1453-1463) a constitué un moment nouveau de l’action politique en Corse.
5Relier l’histoire corse et l’histoire italienne consiste à considérer d’abord la pensée politique des seigneurs et des populaires corses comme une tentative de réponse à la question suivante : à qui confier la domination ?
Ainsi, pour les seigneurs du Delà des Monts, qui forment une classe de guerriers divisée mais dotée d’une capacité de mobilisation importante et de moyens militaires non négligeables, la réponse réside dans la voie comtale, incarnée de façon éclatante au début du xve siècle par Vincentello D’istria (comte de 1407 à 1434).
Ce choix signifie presque toujours une alliance avec le royaume d’Aragon, puis avec le duché de Milan, qui apportent l’indispensable caution de leur superioritas.
La voie comtale demeure pour les féodaux corses la solution la plus conforme à leur discours politique fondé sur l’honneur.
Toutefois, en raison du désintérêt des puissances suzeraines, ce discours devient de plus en plus inopérant devant l’émergence d’une « nouvelle idée du prince et de l’État ».
8La domination à laquelle aspire pour sa part le parti populaire n’est autre que celle de la Commune génoise.
Le popolo de Corse, dont la composition sociale et la pensée politique ont suscité de nombreuses controverses, est né au siècle précédent, au moment des statuts de 1358, qui organise la dédition de la Corse à la Commune ligure.
Le populus Corsice se constitue dans cet acte même de dédition, à tel point que la fameuse expression Terra di comune, qui apparaît au milieu du xve siècle pour désigner le nord de l’île, signifierait à l’origine Terra di comune di Genova.
L’évolution sociale de ce parti et une dissociation de plus en plus importante entre les populaires et leurs premiers chefs, les caporaux, dont les pratiques sociales et les stratégies politiques les rapprochent des seigneurs du Delà des Monts.
Le discours anti-caporal va même constituer pour le popolo un motif de ralliement tout au long du xve siècle.
9Tout l’intérêt de cette approche réside dans le fait que la pensée politique corse n’est pas dissociée d’un certain regard sur la politique internationale, notamment italienne.
Par ailleurs, les formes de pouvoir induites par ces choix politiques sont également étudiées à la lumière des diverses expériences politiques contemporaines.
10Ainsi, comme nous le montre Franzini, la légitimité comtale évolue : d’une valeur guerrière éprouvée par une série d’actions d’éclats menées à l’extérieur de l’île (c’est le cas pour Giudice de Cinarca, Arrigo della Rocca et Vincentello d’Istria), elle tend à se rapprocher d’une action politique exercée à l’intérieur, laquelle va prendre la forme, pour les derniers comtes du xve siècle, Tommasino Fregoso, son fils Giano II et Giovan Paolo de Leca, d’une véritable vertu politique.
En effet, Tommasino aurait été tout proche de mettre en œuvre un principat indépendant, semblable aux nouveaux États de la péninsule, achevant ainsi le passage de la domination par un agent extérieur à un gouvernement par la vertu.
11Pour les populaires, il s’agit au départ d’être régi a popolo e comune, comme la Commune génoise.
Mais les statuts de 1358 sont interprétés différemment par cette dernière.
Gênes délègue en réalité la gestion de l’île à des organismes privés, les maone, qui s’en acquittent selon une logique économique et commerciale.
12 Il devient possible de comprendre la Corse de ces années autrement que comme le simple jouet des puissances extérieures ou un chaos d’événements en marge de l’histoire.
La domination ne vise que sa propre conservation, le gouvernement, à l’époque médiévale, doit être rapporté à un ordre des fins, spirituelles ou civiles.
L’administration de Saint-Georges, pour brutale qu’elle ait été, relève néanmoins d’un gouvernement, dans la mesure où une volonté d’apporter la paix et le bien aux populaires de l’île vient orienter l’action publique, et justifier la conquête.
13Deux aspects caractérisent donc cette pratique nouvelle du pouvoir par l’office : la préoccupation pour le « gouvernement des âmes », d’une part, à travers la réforme du clergé, le déploiement d’une administration unifiée et salariée, d’autre part, venant rompre avec les anciennes pratiques de domination par délégation.
14Saint-Georges parvient à trouver l’appui de la papauté pour s’assurer le contrôle du clergé en Corse.
Les intérêts ligures et pontificaux se recoupent sur deux points : la nomination des évêques et le projet de croisade, visant en partie à défendre les comptoirs orientaux de la Commune.
La papauté a servi les intérêts génois.
15Franzini évoque les visions concurrentes de la Corse dans les cercles humanistes de l’élite urbaine génoise, et les conceptions divergentes du gouvernement qui en découlent.
Deux lettres, l’une de Poggio Bracciolini et l’autre d’Antonio Ivani, montrent la vigueur d’une vision naturaliste du bonheur des peuples dans ces cercles lettrés.
Chez l’un, c’est l’idée d’une fécondation d’un peuple fruste par la sagesse humaniste qui apparaît au détour de la métaphore topique de l’abeille et des ronces.
Chez le second, à la fois proche des Fregoso et du duc de Milan, c’est l’idée d’une pratique naturelle de la liberté et de l’honnêteté chez un peuple primitif, qui pourrait s’épanouir sous l’influence bénéfique d’un prince vertueux.
Néanmoins, chez les prédicateurs ou sous la plume d’autres humanistes, la représentation de la nature est plus ambiguë, et glisse facilement d’une rusticité originelle à la sauvagerie la plus dépravée : les mœurs de la Corse sont perverses et extravagantes, seule la contrainte peut parvenir à les réformer.
C’est cette dernière conception qui va prévaloir dans la dimension répressive du gouvernement de Saint-Georges, tandis qu’une autre vision de la nature, plus positive, comme abondance de ressources et de richesses, va alimenter une certaine volonté de mise en valeur du territoire.
16La première administration de l’office est, en grande partie une guerre de conquête et l’existence d’un bon gouvernement devrait être interrogée dans la longue période d’administration de l’île par l’office au cours du siècle suivant.
Or, pour certains historiens de cette période, comme Antoine-Marie Graziani (La Corse génoise. Économie, Société, Culture.
Période moderne, 1453-1768, Alain Piazzola, Ajaccio, 1997), la Corse n’a jamais revêtu pour Gênes qu’un intérêt purement stratégique : il a ainsi été dans l’intérêt de la cité ligure de maintenir dans l’île une sorte de statu quo politique et social, ce que Graziani appelle une « politique de non-développement ».
Ces remarques ne nous amènent-elles pas à relativiser le « gouvernement » de Saint-Georges au xve siècle, alors qu’il ne s’agissait pas encore de mettre en valeur les ressources naturelles et humaines ?
Par ailleurs, peut-on vraiment gouverner, quand il s’agit surtout de ne rien changer ?
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19La temporalité considérée n’est plus le rythme heurté des changements politiques, mais la longue durée des processus sociaux, dont l’horizon est la société villageoise et paroissiale de l’époque moderne.
Toutefois, là encore, il ne s’agit pas seulement de décrire les mouvements autonomes de la société, mais de comprendre ce qui la rattache ou l’éloigne des nécessités de la conjoncture politique nouvelle.
20L’analyse quantitative montre une évolution indéniable vers une plus grande concentration de l’habitat, mais selon des modalités et des rythmes différents en fonction des régions.
Est-il possible de corréler la localisation de cette rétraction de l’habitat avec une aisance économique, laquelle serait elle-même liée à une plus ou moins grande syntonie avec le monde génois ?
L’analyse de la richesse permet certes de dresser des typologies, mais les conclusions doivent être tirées avec prudence.
Certains terroirs parmi les plus pauvres, il est vrai, représentent une société paysanne fermée, fonctionnant toujours sur une mode traditionnel, féodal ou communal.
Les zones les plus riches au contraire révéleraient des pratiques sociales plus ouvertes, émanant soit d’une classe de notables en devenir, soit, pour le Cap Corse, de commerçants traditionnellement marqués par le modèle ligure.
Néanmoins l’état des sources ne permet pas de généraliser ces observations à l’ensemble de l’île.
En revanche, les pratiques liées au culte ont très probablement joué un rôle très important dans l’avènement d’une société villageoise, non qu’elles aient nécessairement induit un regroupement humain plus dense, mais elles correspondent à des fonctions sociales qui tendent à dépasser l’horizon du hameau.
On pourrait dire qu’avant d’habiter ensemble au sein de villages, le clergé séculier, les ordres mendiants, et les laïcs ont développé certaines pratiques qui ont contribué à définir un espace commun, plus tard pris en charge par la paroisse : l’administration des hôpitaux et des sépultures, l’enseignement, la prédication, ou encore la construction d’édifices religieux, les célébrations et l’ornement des lieux de culte.
22La fondation de Bastia, événement capital, est étroitement liée au triomphe final, au cours des siècles suivants, du modèle villageois.
Nouvelle capitale administrative de l’office, Bastia se retrouve à la tête d’une organisation verticale du pouvoir, et est appelée de ce fait à favoriser l’apparition d’un réseau de villages-paroisses, éléments de base du maillage territorial de la Corse moderne.
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Antoine Franzini, La Corse du XVe siècle. Politique et société. 1433-1483.
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POUR CITER CET ARTICLE
Laurent BAGGIONI, « Antoine Franzini, La Corse du XVe siècle. Politique et société. 1433-1483 », Laboratoire italien [En ligne], 8 | 2008, mis en ligne le 07 juillet 2011, consulté le 19 juin 2019. URL : http://journals.openedition.org/laboratoireitalien/84
