NAISSANCE D'UN LIVRE SOUS LES ÉTOILES.

NAISSANCE D'UN LIVRE SOUS LES ÉTOILES.

- Laissons dormir les enfants, murmura Louis à l'adresse de Sanvitus, prends un vêtement chaud et allons nous asseoir sur le petit banc en pierre contre le mur de la bergerie.


Si tu le veux, Sanvitus, nous pourrons ainsi contempler l'infini du ciel jusqu'aux toutes premières lueurs de l'aube, sans aller jusqu'à attendre le lever du soleil pour ne pas être entièrement infidèles à cette nuit qui nous a tant apporté, avec qui nous avons tant parlé, et que nous honorerons ainsi en allant nous coucher avant que la lumière de l'astre suprême ne l'efface tout à fait".


Sanvitus acquiesça si fort à cette invite qu'il se leva et sortit s'asseoir sur le banc désigné, sans dire un mot, et sans formuler le moindre petit geste habituel de réponse.

Il avait néanmoins pris soin de prendre un blouson pour se couvrir, appuya son dos sur le granite de la maison et renversa la tête pour observer les étoiles les plus lointaines.


Louis le rejoignit presque aussitôt pour s'asseoir à sa droite et Sanvitus scruta quelques instants le visage du vieux Corse qui restait silencieux et qui retrouvait, par ce silence, la physionomie des Corses de toujours, en un temps que Sanvitus avait arrêté à la plus haute vénération dans sa mémoire, celle de ses arrière-grands-parents par exemple, et il sembla alors, par l'association que Sanvitus en faisait, que jamais il ne sortirait de la bouche du vieil homme qui maintenant se taisait, des paroles qui raconteraient une histoire lointaine et étrangère, également terriblement prégnante et moderne, alors que les paroles des ancêtres, que la présence silencieuse de Louis ravivait, n'étaient faites que de sujets ou de préoccupations proches et intemporelles, ceux d'un quotidien spécifiquement corse, paysan ou montagnard, qui s'entretenait de manière entendue de choses locales et parfaitement présentes, sans s'étendre vers des contrées lointaines.


C'est pourquoi maintenant Sanvitus, dans la mesure où il estimait que les choses essentielles avaient été dites, était sans doute désireux d'en finir avec ces discours, quitte à les reprendre, bien plus brièvement, une autre fois, pour la formulation de ce livre dont le projet de composition n'avait pas quitté son esprit.

 

Les deux hommes, devant la beauté sublime de ces montagnes qu'il leur était donné de contempler en cet instant, restèrent silencieux un bon moment, immobiles même, ne déplaçant leur corps que pour ramasser à leurs pieds un petit brin de végétation qu'ils malaxèrent entre leurs doigts ou portèrent à leurs narines pour en enregistrer le parfum.


En glissant la main dans une poche de son blouson d'hiver qu'il n'avait pas mis depuis des mois, Sanvitus trouva un petit papier.

C'était le brouillon d'un mot qu'il avait adressé à un ami originaire du sartenais, dont il avait apprécié le manuscrit, fait si rare à notre époque où les lettres se sont volatilisées sous la censure.


Il déplia le papier et lut sans rien dire:

"Si tu as des nouvelles du "petit", je veux dire de ton livre, préviens-moi.

Cela peut prendre beaucoup de temps ou très peu de temps.

Dans l'hypothèse d'une naissance, dis-moi dans quelle clinique il est né, je veux dire dans quelle maison d'édition.

Je souhaite encore une fois qu'il soit pris dans une maison dite "au sommet" mais il faut savoir que les "grandes" maison d'édition sont aussi les grandes soumises et qu'il n'y a donc pas parmi elles beaucoup de philosophie véritable, c'est-à-dire d'hommes assez sages pour être libres et encore moins de sages-femmes.

Peut-on alors accoucher un livre vivant dans un tel établissement ?

La question se pose."


Le rappel soudain d'un monde d'édition empaillé qui devait délivrer ou non des certificats d'existence le fit sourire en lui-même.

Regardant tout autour la magnificence et la franchise des lieux, il se trouva enfin heureux de sa décision prise, et qui allait son chemin, de faire naître un livre sur ces hauteurs avec l'aide inestimable des intimes qui l'entouraient.

 

Charles Versini.

Extrait du livre: "La Liberté corse"
Editions L'Harmattan.

Photo : Gérard Darnis Photographie.

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