LE PETIT BAR DE JOSEPHINE PIETRI.

LE PETIT BAR DE JOSEPHINE PIETRI.

Josephine Piétri, sa grand-mère, avait gardé Sanvitus en son plus jeune âge et c'était avec elle qu'il avait fait ses premiers pas, au quatrième étage du 2 rue Fesch, une maison qui regarde à la fois les palmiers de la place qui porte le nom de ces arbres à dattes, ainsi que la statue du premier consul en empereur romain.


L'appartement était alors occupé par le frère de Joséphine, Martin, qui conduisait les cars sur les routes de Corse, par Antoine-Charles, le deuxième mari de Joséphine, et Antoine, leur fils.


La porte principale de cet appartement, même la nuit, restait toujours ouverte, à une époque où la vie en Corse n'avait pas encore été cadenassée par des serrures systématiques.

Le caractère de Sanvitus, enfant très attachant, avait ravi la famille entière et l'enfant, toujours, leur rendait cet amour directement et, dans la suite des temps, au-delà de toutes formes de contingences.


Joséphine était originaire du village d'Acqua-Doria, dans la partie méridionale du golfe d'Ajaccio, ainsi que du hameau de Cala di Giglio, sur le versant nord du golfe de Valinco, mais face au sud.

Quant à son père, il était né de l'union d'un homme de Cala di Giglio et d'une femme de Campomoro, laquelle femme - ne manquait pas de rappeler Joséphine - était venue s'installer à Cala di Giglio pour fonder une famille, en ayant au préalable planté un figuier qu'elle avait ramené avec précaution de sa terre natale de Campomoro.


Au prix de bien des années de travail en sillonnant les routes, Martin avait réussi à acheter cet appartement du 2 rue Fesch dont la famille entière profitait.

Il était en admiration devant sa sœur, lui obéissant implicitement, en tout cas lui demandant conseil, et leur union de frère et de sœur corses ne se démentit jamais tout au long de leur longue vie.


Quant à Joséphine, il lui arrivait de pleurer à l'évocation de la mort à l'âge de vingt ans de cet autre frère qu'elle avait adoré, qui lui aussi était chauffeur, mais de voitures, et dont on disait un peu partout dans les cantons avoisinants qu'il était "le meilleur chauffeur qui passait sur le pont de la Gravona".


Sans doute, quand elle pleurait ce frère, se lamentait-elle non seulement sur lui dont elle gardait toujours la photo en noir et blanc sur la cheminée de sa chambre, mais aussi sur le sort impitoyable de l'existence, sur sa prime jeunesse et ces jours heureux dont ce frère avait été près d'elle à la fois le témoin et l'acteur, alors que tous et tout semblaient avoir maintenant disparus, en dépit du souvenir heureux de l'ensemble de ces images qui, par l'absence désormais, prenaient le visage d'une douleur qui ne pouvait se soulager que par les larmes.


La première partie de sa vie avait toujours été celle d'une paysanne travailleuse, affable et charmante.

Elle portait sur des kilomètres à travers le maquis, à pied, jusqu'à Porticcio, pour les vendre moyennant quelques sous, des merles que son père avait chassés, et sa beauté de traits, ses yeux verts dans un visage à la fois mat et lumineux, avait, on ne sait quel jour, alerté le grand-père de Sanvitus qui l'épousa quand celle-ci avait seize ans et c'était bien grâce à l'admiration que la jeune fille vouait à son premier mari, lui imposant parfois de marcher devant elle pour admirer sa démarche, que Sanvitus ce soir était là, dans ce bateau qui franchissait la mer.[…]


Joséphine Pietri avait fini par être abandonnée par celui qu'elle adulait pourtant et duquel elle eut trois filles dont l'aîné, Paule, la mère de Sanvitus.

On avait appelé ainsi la fille aînée en mémoire d'un oncle, Paul, tué accidentellement à Porticcio par un homme qui nettoyait son fusil.

Le malheureux Paul avait promis que s'il en réchappait il se ferait prêtre mais hélas, malgré ce vœu pieux, le destin l'avait emporté.


Une deuxième fille était née par la suite, puis une troisième, Santa, morte en bas âge, peu avant le départ quasi définitif de son père qui se sentait enfermé au village, se targuant de vouloir voir du pays et qui maugréait en se plaignant parfois qu'on l'avait réduit gardien du cimetière de Coti, village au-dessus d'Acqua-Doria.


Pourtant, rien n'entamait le courage au quotidien de Joséphine Piétri qui sans désarmer transforma une partie de sa maison en petit bar et servit ainsi, de nombreuses années, aidées de ses filles, les gens du village qui échouaient chez elle pour raconter leur vie et éviter d'être seuls.


De ce long stage de bar, lieu où il fallait sans cesse faire preuve de philosophie et de l'art de la dérision pour se faire respecter et garder les autres à distance, elle avait gardé un allant peu commun tout autant qu'un sens de l'humour très vivace.


Quand enfin elle avait délaissé le bar pour s'installer, exilée du sud corse, à Ajaccio, elle disait avant d'aller faire ses courses:

"Je vais monter au Monoprix pour acheter un morceau de cervelle pour ce fou de Martin", comme si chez lui une greffe du cerveau eût été nécessaire pour pallier sa prétendue folie.


Quand on l'embarquait en voiture, elle encourageait le conducteur à rouler doucement en lui signalant qu'il avait à son bord des gens de valeur et lorsqu'il lui arrivait de raconter qu'elle s'était sentie mal, elle décrivait son malaise en enseignant à l'auditoire que, dans ces cas-là, on ne savait même pas si on n'était né un jour.

Charles Versini.

Extrait du livre: "La Liberté Corse"
Editions l'Harmattan.

Photo : La vieille aubergiste de Cornelis Pietersz Bega -

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