AJACCIO AU MOIS DE MAI.
AJACCIO AU MOIS DE MAI.
Mathieu ne passa à Ajaccio qu'un après-midi.
Il marcha quelques heures pour réinvestir ces lieux qui l'avaient vu grandir et dont il se réappropriait la force en les retraversant: force des lieux, force de lui-même quand il était enfant puis adolescent, force de maintenant avec l'expérience de la vie et cet indéfinissable regard sur soi-même et sur le temps passé que l'on porte comme d'un balcon vers un vaste champ de fleurs quand on a atteint la maturité, que l'on peut alors fixer son passé d'un regard ample, sans même "se retourner en arrière" comme dans la symbolique verbale courante, mais au contraire ajuster un œil serein droit devant soi, là où la nature de soi et du temps qui ne font qu'un déroulent le tableau de la vie comme un chef-d'œuvre.
En ces instants, la peinture de la vie se déploie face à soi comme un tableau de Léonard ou du Titien mais dont le carré ou le rectangle de la toile n'aurait pas de fin géométrique, prenant un tour circulaire, si circulaire que la ville entière d'Ajaccio s'étendait dans ce paysage et que Mathieu s'émerveillait à chaque instant d'en faire le tour en se retrouvant à chaque détour de lui-même, à travers la pierre polie ou ensoleillée d'une maison, le cri d'une hirondelle sur un toit, ou un linge suspendu à une fenêtre qui d'un coup s'enflait et paraissait une danseuse qui s'élançait dans la transe ou un navire ancien qui mettait à la voile.
Et chaque son, chaque mouvement familier de la vieille ville, un sifflet, un cri d'enfant, remplissait son âme et son corps d'un élan nouveau, chargeait l'entière substance de son être et le faisait voler comme un oiseau léger, même si ses pas s'accrochaient encore aux trottoirs et aux rues mais dans son impression intime en les caressant, en les effleurant, en s'envolant à chaque élan de ses pieds comme autant de battements d'ailes.
Il était chez lui, dans cette ville où tant de monde l'avait aimé, et c'est cet amour qui lui faisait prendre toutes les hauteurs possibles, qui l'arrachait à la pesanteur ordinaire.
Il était enfant ici devant le portail du 2 rue Fesch, l'armée en représentation passait et, lui, saluait.
Il était adolescent un peu plus loin, il rentrait d'un dancing du bord de mer, la lune éclairait la nuit; les visages des danseurs, leurs mouvements, s'accrochaient encore à sa mémoire; les chemises, les robes, les jupes tournaient encore dans sa tête, un parfum féminin effleuré au hasard dans la foule persistait sur sa peau, la porte de sa grand-mère était ouverte, il n'aurait qu'à soulever le loquet; nous étions en des temps bénis où on ne cadenassait pas les portes derrière soi.
Sa grand-mère se levait pour le voir ou disait quelques mots à distance pour s'assurer qu'il était bien rentré.
Comment s'appelle ce pays ?
Amour Vie; Amour Vie, répété plusieurs fois, peut-être le nom du paradis ?
Où est-il ?
Où réside-t-il ?
À Mourvi.
Mourvi ! un nom du sud espagnol ?
Un parent de Murcia ?
Mourvi !
Et cette ville lui avait tant donné !
Tant d'êtres l'avaient aimé ici, de manière perpétuelle !
Certains étaient portés disparus, c'est-à-dire qu'on les disait "morts" mais ils étaient si vivants, tellement présents; d'autres étaient venus à la charnière de ces soi-disant disparitions, et ainsi pour Mathieu cette ville, dans le potentiel de sa famille et de ses amis, n'était qu'amour et félicité, retour et retrouvailles.
Sur chaque chemin, un pétale d'amour fleuri indiquait l'abondance de cet amour pendant que les hirondelles criaient encore, tournaient, piquaient dans un ordre infaillible et que les voix muettes ou sonores de tous ceux qu'il avait connus ici derrière le chant des hirondelles ne cessaient pas de vivre, de revenir, de parler, de rire ou de l'appeler de la fenêtre pour qu'il monte manger.
Et même si ces hirondelles n'étaient pas individuellement les mêmes qu'il y a trente ans, le peuple des hirondelles chantait de la même manière et éclairait de tel ou tel son la personnalité de chaque être que leurs ancêtres hirondelles avaient accompagné de leurs chants, si bien que Mathieu sentait que les hirondelles aussi, qui forment un peuple si uni, avaient, chacune, leur caractère propre, leur destin personnel, et ce destin commun de raconter l'histoire d'Ajaccio qui vivait sur les toits de la ville aux tuiles rouges, dans son bleu éclatant du mois de mai sans restriction, (sans "mais"), le oui illimité de son acquiescement primordial au retour de la vie et à sa substance éternelle.
Car alors, à travers ce chant, revenait toute la famille de Mathieu, parlant, respirant, soupirant, plaisantant, ainsi que leurs vêtements, leurs sourires, l'éclat de leurs rires, leurs paroles silencieuses.
Tout s'animait et Mathieu alors n'entendait plus qu'eux et non plus les hirondelles qui semblaient avoir contribué à les faire revenir.
Les quelques chatoyantes couleurs du tableau, représentées par le chant des oiseaux telle une périphérie, scintillante surface, s'étaient estompées et apparaissaient alors sur la toile les formes et les visages que Mathieu attendait, le fond et la charpente de l'œuvre, l'essence intime, sa musique grave et moins aiguë.
Ils étaient en famille maintenant et peut-être avaient-ils décidé de fermer la fenêtre un instant pour ne plus entendre les hirondelles qui criaient trop fort, pour l'ouvrir ensuite quand deux ou trois seulement de ces charmantes amies s'attarderaient encore avant d'aller dormir.
Charles Versini.
Extrait du livre: "Un Corse au Maroc".
Editions L'Harmattan.
