LA BERGERIE DU CUSCIONU.
LA BERGERIE DU CUSCIONU.
Même si cette maison de famille avait connu plus d'une histoire locale et, selon la chronologie du temps, reçu des députés corses, des maires, des présidents de conseils généraux, enfin des factions nationalistes qui étaient venues là, par les hasards d'une histoire secrète, pour tenter de se réconcilier; même si plus de cinquante ans d'évènements corses avaient effleuré cette maison pour signifier un destin plus large, Sanvitus avait désormais le projet de remonter dans les bergeries du plateau du Coscione où l'expression la plus parfaite de l'âme corse lui avait toujours tendu le plus beau des miroirs.
Car au-delà même de la grandeur de ce plateau élevé, là où les bergers augures lisaient l'avenir dans des omoplates de mouton et récitaient le Tasse et l'Arioste, là où le vocabulaire lui-même avait nommé la plus haute montagne du lieu: l'Alcudina (Incudine), c'est-à-dire l'enclume, parce que c'est ici que les tempéraments les plus trempés héritaient d'un forgeron invisible les formes les plus pures; au-delà de cette atmosphère si puissante, les bergeries en pierre, avec leur sol intérieur en terre battue et leur âtre unique, renvoyaient l'image enfin inaltérée de l'ensemble de cette vie corse propre à tous les villages de montagne que Sanvitus avait vécue dans son enfance.
Bien-sûr, le passé du monde depuis des milliers d'années avait traversé bien des époques et bien des aspects; mais si le mot "passé" communément employé de nos jours désigne ce dernier pan d'histoire respectable où le monde ne s'était pas encore réduit par la vitesse des communications - disons le début du XIX ème siècle - c'est que depuis, tant d'altérations sont intervenues par l'intermédiaire de redoutables idéologies malfaisantes préparées de longue date par les monothéismes jordaniens qui, après avoir déraciné lentement les peuples de leur culture d'origine, leur proposèrent l'innommable dès que le moment propice de la phase d'accélération de l'histoire fût intervenu: le communisme, le capitalisme, les élections dites démocratiques et un commerce outrancier envahissant la terre entière.
Notons que les monothéismes programmés, dont l'ensemble des buts cachés passèrent d'abord inaperçus, eurent la patience d'attendre dix-neuf siècles pour dévoiler aux vues perçantes le dévoiement de leurs projets.
Pour Sanvitus, il était inutile, bien que la chose fût possible, d'élire domicile auprès des statues-menhirs de Filitosa pour sentir autour de lui un passé fiable qui représentait une Corse hors d'atteinte des manœuvres et des soubresauts du monde.
Les bergeries lui suffisaient.
Charles Versini
Extrait du livre: "La Liberté Corse".
Editions L'Harmattan.
