JOUR DE FÊTE À SUARELLA.

JOUR DE FÊTE À SUARELLA.

En faisant visiter sa maison, il aurait pu raconter la communion de sa sœur aînée Vannina, en aube blanche, une aube qui présageait un mariage futur, une autre robe blanche, dans l'esprit de Dominique.


Mais Vannina finalement ne s'était jamais mariée, si bien que Dominique avait concentré en ce seul jour, et pour l'heure, l'entier cérémonial concernant sa sœur, quand tout le village était en fête de communion, que bien d'autres filles avaient revêtu ces aubes blanches, que deux prêtres dont un moine en soutane mangeaient à la table familiale, au milieu des dragées, des viandes, des fruits et des croquants, que l'on avait rangé la "vaisselle orientale" pour qu'elle ne joue pas sa musique habituelle et que depuis l'Église et le grand chêne en fourche qui lui faisait face, tout le village était en émoi, que les cloches donnaient leurs plus beaux carillons et que Dominique Peraldi, en petit short à pied de poule, s'était fait photographier assis sur le chêne, sa grande sœur à côté, avec son aube blanche et un livre de prières à la main.


En ce temps-là, à côté de l'église au clocher de pierre, "l'Arca" où l'on jetait les morts était encore une petite maison de granite à l'intérieur de laquelle on entrait par une porte en bois comme dans une maison ordinaire, à la différence qu'une fois franchi le seuil, le plancher avait en son milieu un grand trou d'où l'on pouvait voir les ossements et les crânes de plusieurs générations de suarellais qui reposaient ici, mêlés sans distinction d'aucune sorte, mêlés comme ils l'avaient toujours été, dans l'amour comme dans la peine, dans le travail, comme dans les fêtes et ici dans la mort.


Ce n'est qu'au cimetière d'en haut, le nouveau, qu'était né "l'individu", l'individu séparé et distinctif, des tombes particulières ou familiales avec des noms et des photos, tombes parfois fort anciennes qui retraçaient tout un monde de reconnaissance, d'affection, de respect, de crainte, d'amour selon la personnalité du personnage qui était étendu là, avec le souvenir de l'enterrement de telle jeune fille, fauchée par une voiture en descendant d'un car sur la route des Sanguinaires, à dix ans, avec un prénom destiné à des amours, mêmes tragiques qu'elle n'aura pas connus: Juliette.


Et Mattéu, à la physionomie de Charles Bronson, une force de la nature qui savait tout du monde de la campagne, sorte de Robinson, et ce docteur de la fin du XIX-ème siècle dans le grenier duquel on avait découvert bien des livres venus de France, et tel Italien, qui aidait à faire la vigne, à la force herculéenne.


Tous réunis ici dans ce silence que ne troublaient que les abeilles butinant une fleur pour engendrer le miel, ou le vent qui semblait proposer à tout ce monde les voyages-éclairs que ceux-ci désiraient, n'importe où sur la terre ou dans l'espace, près d'une dune ensoleillée, parmi les palmiers, ou sur des monts enneigés couverts de roses sans plus d'épines quand le soleil s'y levait ou s'y couchait.


Mais Dominique Peraldi avait préféré amener Don Simon de Peretti à la fête du village.

Anne-Marie Bartoli d'ailleurs s'était habillée pour.

Après avoir joué au loto sur la place de la mairie une partie de l'après-midi, après avoir assisté aux courses en sac, puis aux courses d'ânes et à la pêche, avec les dents, de quelques pièces enfouies dans une bassine remplie de farine, ils avaient dansé la nuit durant.

La nuit durant ?

Pas tout à fait.

Vers le milieu de la nuit, Don Simon s'était entiché d'une jeune fille avec une robe jaune à fleurs, mais on lui avait dit qu'elle se fiancerait bientôt et Don Simon préféra alors ne plus danser avec personne pour seulement l'admirer à distance.


En descendant au petit matin à Ajaccio, il semblait à Don Simon de Peretti avoir vécu un siècle.

La robe jaune revenait devant ses yeux par instants.

Sa couleur devançait le soleil qui n'était pas encore levé.

Il voyait Dominique Peraldi autrement, comme le point central de mille mondes, une pierre lancée dans l'immensité et qui faisait se converger mille représentations.

Telle était la Corse qui donne à chacun de ses fils la substance forte et accomplie du lieu où il est né.

 

Charles Versini.

Extrait du livre:" Un Corse au Maroc".
Editions L'Harmattan.

Photo : tavera.jm.free.fr

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