Etienne-Louis Orenga (1818-1892) et Louis- Napoléon Mattei (1849-1907)
Etienne-Louis Orenga (1905) et Louis-Napoléon Mattei (1901). E. Penzo. Photographie P.-J. Campocasso
Les vies d’Etienne-Louis Orenga et Louis-Napoléon Mattei nous plongent dans cette fin du xixe siècle, période charnière de transformations économiques et sociales, qui voient s’affirmer la République dans le pays.
En Corse, face au puissant clan Bonapartiste, les premiers défenseurs de Marianne se recrutent dans les rangs de la bourgeoisie urbaine, notamment à Ajaccio et Bastia, surtout des commerçants et des industriels.
Nos personnages sont à l’origine d’un nouveau profil d’hommes politiques qui s’imposent progressivement.
À partir des années 1830, la Corse se transforme profondément, à l’exemple des moyens de transport qui connaissent une véritable révolution avec la mise en place d’un réseau routier national, la construction des voies ferrées, le développement d’une marine à vapeur, l’inauguration de l’automobile et enfin les expérimentations de l’aviation.
Au-delà des transports, c’est toute l’économie qui évolue, entraînant la société dans de nouvelles manières de produire et de vivre.
Dans l’île, après un élan économique intéressant, la grande dépression de fin de siècle « frappe » violemment, provoquant l’effondrement de la société agropastorale traditionnelle.
C’est le début de l’émigration vers le continent et plus largement vers les colonies.
Cependant, dans cette société corse en crise, des hommes réussissent de formidables carrières professionnelles car les mutations économiques s’étendent à tous les domaines de la société insulaire, et la République, près d’un siècle après la Révolution Française trouve enfin le contexte social pour s’installer durablement.
La République, troisième du nom, va permettre à ces élites nouvelles, à la fois de servir leurs ambitions et de jouer un rôle politique.
Dès lors, à travers la vie d’Etienne-Louis Orenga (1818-1892) et de Louis-Napoléon Mattei (1849-1907), se mesurent les changements dans la société corse.
Nos deux personnages, devenus des notables bastiais, sont le reflet de l’histoire locale durant une période charnière qui est celle de la fin du xixe siècle.
Même s’ils ne sont pas de la même génération, Etienne-Louis et Louis-Napoléon présentent de nombreux points communs, et leur histoire individuelle s’inscrit dans un schéma social très comparable et témoigne du renouvellement des élites et de l’émergence d’un esprit républicain à la fin du xixe siècle en Corse.
Les Orenga sont originaires de Vintimille (Italie).
Ils sont présents à Bastia depuis le début du xviiie siècle où ils exercent le métier de cordonnier de père en fils.
Le père d’Etienne-Louis, Matteo Orenga, est né à Bastia, le 21 octobre 1781.
En 1803, au moment de son mariage avec Angèle Siri, il déclare être cordonnier et habiter rue droite, le centre commercial de la ville.
L’homme est déjà bien établi, à la tête d’une boutique et de plusieurs employés.
Le couple donne naissance à six enfants.
L’aînée se prénomme Jeanne. Née en 1806, elle épouse en 1829 César Fabiani, issu d’une famille d’imprimeur/libraire, dont leur fils Antoine, avocat et secrétaire du conseil général devient sous le second Empire un des principaux personnages politiques de la Corse. Il est également l’auteur de nombreux articles de presse et de brochures.
Vient ensuite Anne-Marie (1810), elle épouse en 1839 François Chersia, commerçant bastiais.
En 1815, naît Toussainte, mariée en 1839 à Jean Guillaume Decheneux, important négociant en vins de la ville.
Nous reviendrons plus longuement sur Etienne-Louis née en 1818.
Puis en 1823, c’est la naissance de Thérèse. Elle épouse en 1853 Hippolyte Sylvain Ponty, lieutenant dans l’infanterie.
Enfin, en 1826 arrive Alexandre, resté célibataire, il sera associé, comme son frère, dans les affaires familiales.
C’est à partir de 1824, que Matteo Orenga investit dans le commerce de tissus.
À cet effet, il crée une société commerciale, avec Anton Vincenzo Sisco et Ugo Roccaserra, et s’installe dans la Grand Rue (actuelle rue Napoléon), une nouvelle artère de la ville où l’on retrouve les principales maisons de commerce.
Comme l’avaient fait avant eux, les Gregorj ou les Lota, les Orenga construisent leur fortune sur le négoce des tissus dans toute l’île.
Avec l’aménagement de la traverse (actuel boulevard Paoli), il transporte ses magasins dans un immeuble de construction récente.
Le commerce occupe tout le rez-de-chaussée au numéro 4 du boulevard du Palais.
L’imprimerie de son gendre, César Fabiani (époux de Jeanne), s’installe au premier étage.
Son entreprise prend de l’importance.
À l’exemple des grands négociants de la ville, il organise toutes les étapes de son activité.
En 1838, il fait construire un brick goélette pour assurer l’approvisionnement du magasin et ainsi mieux maîtriser son commerce.
À la distribution, Mathieu gère également la livraison aux commerçants des villages, et propose même des délais de paiement avec intérêts.
L’activité se développe dans un contexte économique favorable qui se manifeste par une croissance de la production agricole régionale, le développement de la production industrielle, l’augmentation démographique et l’accroissement des échanges commerciaux.
Très tôt, Mathieu associe ses fils dans l’affaire.
En 1844, Etienne-Louis et son frère Louis Alexandre, encore mineur, entrent dans la société de commerce des tissus de leur père, qui devient la société en nom collectif Mathieu Orenga et fils, disposant de plus de 30 000 francs de capital.
Les Mattei sont originaires d’Ersa, à la pointe du Cap Corse.
Le grand-père de Louis-Napoléon, Jean-Marie Mattei est marin et propriétaire d’une petite tartane pour le transport de marchandises, comme de nombreux Capcorsins jusqu’au xixe siècle.
Il assure aussi la fonction de maire du village.
Son troisième fils, Antoine (1827-1888) se destine aussi à la marine marchande. Il n’a que 18 ans, quand il épouse à Bastia, Thérèse Petit, âgée de 19 ans, fille d’un officier militaire.
Antoine prolonge la tradition familiale de maître au cabotage, entre Bastia, les marines du Cap Corse et les grands ports de la Tyrrhénienne.
Le couple est domicilié à deux pas du port de Bastia, rue des jardins, mais il séjourne régulièrement à Barcaggio, une marine de la commune d’Ersa.
La famille s’agrandit avec la naissance de quatre enfants, tous dans la maison d’Ersa.
L’aîné est Louis-Napoléon, née en 1849, suivit en 1851 de Pancrace.
Ce dernier épouse Madeleine Porzia Leuti en 1873, la fille de Simon Leuti, maire de Saint-Florent.
En 1853 c’est la naissance de Roch qui épousera Françoise Andreani, la fille d’Antoine François Andreani, limonadier à Bastia et propriétaire du fameux « Grand Café Andréani ».
Eugénie, la petite dernière de la famille, née en 1864, épousera, quant à elle, Toussaint Grimaldi, médecin, fils de Jean Baptiste Grimaldi, en 1882.
Antoine Mattei décède le 17 octobre 1888 à Bastia, rue des jardins, à l’âge de 60 ans.
Le partage de sa succession représente un montant de 73 000 F dont un appartement et un magasin au quartier des Capanelle, un appartement rue de l’Opera, une cave au 10 boulevard Paoli, un appartement rue des Jardins, un appartement situé au 9 de la rue du Palais, un appartement et un magasin à l’usine à gaz dans la maison Castagnini.
Louis-Napoléon hérite de la maison de Barcaggio, commune d’Ersa et de cédratiers dans le Cap Corse.
Avec cet héritage, Antoine Mattei laisse à ses enfants une assise pour construire leurs projets.
Antoine Mattei, époux de Thérèse Petit, qui libère la quotité disponible en faveur de ses enfants Roch et Eugénie et une rente à sa belle-sœur Marianne Petit, veuve Alessandrini.
Pour nos personnages, l’héritage familial, aussi bien financier que social, les place déjà dans une position confortable et dans une ville en plein essor qui offre des possibilités.
La situation économique, même si la grande dépression de fin de siècle touche des pans entiers de l’économie insulaire comme l’agriculture, reste très favorable aux domaines investis par les Orenga et les Mattei.
En quelques années, ils s’affirment d’ailleurs comme des acteurs économiques importants de Bastia et dans toute l’île.
Etienne-Louis épouse, le 7 décembre 1847 à Bastia, Joséphine Mattei, fille Joseph-Marie Mattei et de Françoise Marquez.
Il est alors âgé de 29 ans alors que son épouse n’a que 18 ans.
Elle apporte une dot de 12 000 francs en numéraire donnée par ses parents.
Au début du siècle Joseph Marie Mattei avait émigré à Porto Rico où il avait épousé Françoise Marquez dont il eut cinq filles et trois garçons tous nés à Porto Rico. Par sa mère, Joseph-Marie est le neveu du banquier Joseph Gregorj.
Dès 1848, c’est la naissance de Louise, puis de Charles en 1850.
En 1855, arrive ensuite au monde Louis Alexandre Eugène.
En 1857, c’est la naissance d’Albert Mathieu et l’année suivante, celle de Jean Louis Joseph.
En 1859, naît Anna Joséphine et en 1861 Félicité Françoise.
En 1862, Etienne-Louis et Joséphine fêtent l’arrivée d’un nouvel enfant qu’il prénomme Philippe.
La famille va s’agrandir encore avec Eugénie Lelie, née en 1864.
Puis en 1868, c’est la naissance d’Hortense Elisa.
Enfin la petite dernière, Laure arrive en 1872.
Le père de Joséphine, Joseph-Marie Mattei est issu d’une vieille famille de notables bastiais qui étaient seigneurs de Brando, Pietracorbara et Olmeta-di-Capocorso.
Etienne-Louis et Joséphine forment une famille qui s’agrandit régulièrement.
Le couple va donner naissance à onze enfants.
Etienne-Louis Orenga débute jeune, dès 1844, dans le commerce familial.
Dans les années 1850, la société en nom collectif Mathieu Orenga et fils, est bien établie sur la place bastiaise.
Quand son père décède en 1869, Etienne-Louis a 51 ans.
Il s’impose déjà comme une personnalité locale.
Succédant à son père, il développe le magasin du boulevard Paoli où plus de trente personnes seront employées dans les années 1880.
Puis, disposant de moyens financiers, Etienne-Louis diversifie ses affaires.
Au négoce de tissus et autres produits et denrées, en gros et au détail, et dans la continuité des pratiques de son père, il fait des prêts aux commerçants des villages.
Saisissant des opportunités, il participe également au financement de projets structurants tels que le télégraphe, le chemin de fer, ou la construction de routes.
Il se lance même dans des placements plus risqués dans l’industrie.
Notaire Gaudin, acte du 1er mai 1876, dépôt des statuts de la société en commandite par actions par Vincent Camugli, négociant à Bastia. La raison sociale de la société est La confiserie des cédrats de la Corse, et Vincent Camugli en est le gérant.Le capital, divisé en 29 actions de 5 000 francs, est versé à la banque Gregorj frères.
Notaire Bartoli, acte du 22 novembre 1892, reconduction de la société en nom collectif Thiers frères, entre Antoine Dominique, Sauveur et Antoine Fortuné. Le capital, fixé à 268 744,60 F, est formé par les magasins et marchandises situés au 7 boulevard Paoli et une part dans la société des mines d’Ersa et de Meria.
Déclaration du 16 mai 1890, d’Etienne-Louis Orenga au nom de la société Louis Orenga et fils, les frères Fortuné et Dominique Thiers, négociants, Auguste Pierangeli, agent de la compagnie Fraissinet à Bastia et Jean Antoine Musso, négociant et industriel.
En 1876, on le retrouve comme l’un des investisseurs de la première confiserie de cédrats de Corse, la société en commandite par action Vincent Camugli et Compagnie au capital de 145 000 francs.
En 1888, Etienne-Louis Orenga pour 2/6e, Jean Antoine Musso, pour 1/6e, les frères Antoine et Fortuné Thiers, pour 1/6e et Philippe Auguste Pierangeli pour 1/6e prennent l’adjudication des mines de Meria devant le tribunal de commerce de Bastia, pour la somme de 78 000 francs.
Durant plus d’une trentaine d’années, Etienne-Louis, son fils Charles, propriétaire de la moitié des parts de la société, mais aussi son gendre Philippe Auguste Pierangeli, sont les gérants de l’exploitation des mines d’antimoine de Meria et d’Ersa.
Cette dernière est amodiée au concessionnaire Marc de Franceschi de Centuri.
Etienne-Louis et Philippe Auguste Pierangeli occupent, dans les années 1890, jusqu’à 250 ouvriers sur le carreau de la mine et 40 ouvriers dans la fonderie de régule des Minelli, qu’ils font construire au Nord de Bastia.
Acte du 21 mai 1856, entre Pennington, comme représentant John Walkins Brett et Cie, et Dominique Joseph Podesta, chargé du service des dépêches en Corse, comme représentant Louis Bajard, négociant à Livourne, Louis Isola, négociant à Gênes, et Etienne Camille Camoin-Vence, avocat, agissant au nom de la société Orenga frères, négociants.
D’un autre côté Jean Baptiste Berla, exploitant de forêts, demeurant à Bastia. Ce dernier est créditeur de 30 430 francs pour les travaux de télégraphe réalisés en Corse pour la Compagnie Brett. Une partie étant versée, il reste dû à Berla 19 465 francs, plus 1 402 francs d’intérêts à 6 %.
Par acte du 23 avril 1855, Berla cède pour 20 000 francs sa créance à Isola.
Acte du 24 mai 1856, quittance d’un montant de 18 534 francs délivrée par Dominique Joseph Podesta, agissant pour Louis Isola, négociant à Gênes, Berla Jean Baptiste et les frères Orenga, en faveur de Thomas Pennington, consul britannique en Corse, et agissant comme représentant John Walkins Brett, gérant de la Compagnie du télégraphe électrique méditerranéen.
Le 21 décembre 1881, déclaration d’Etienne-Louis Orenga, négociant banquier, et Marc Aurèle Suzzoni, entrepreneur de travaux publics.
D’après le procès-verbal dressé à la Préfecture d’Ajaccio, le 10 décembre 1881, Suzzoni s’est rendu adjudicataire des travaux de la deuxième section de la ligne des chemins de fer de la Corse, station de Mezzana à Corte, deuxième lot, partie comprise entre l’entrée des tranchées du souterrain de Quercitello et la tête Sud du souterrain de Vizzavona, non compris les tunnels de Quercitello, Saint Isari, Foa et Traghiet-Cieca, sur une longueur de 8 759 mètres.
Ces travaux ont été évalués à une valeur de 2 800 000 francs.
Le cautionnement, fixé à 150 000 francs, est constituée par des apports d’Etienne-Louis Orenga, avec garanties sur la maison situé entre le boulevard Paoli et la rue de l’Opéra (maison Orenga, magasin Pieroni), plus la maison et le terrain contigu dit Dominici, acquis par Etienne-Louis Orenga au prix de 12 000 francs en 1868.
Dépôt des statuts de société entre Marc Aurèle Suzzoni, adjudicataire des travaux du chemin de fer de Bocognano, Etienne-Louis Orenga, Philippe Auguste Pierangeli, agent de la compagnie Fraissinet, et Dominique Creisson, architecte de la ville de Bastia.
Ils créent le 15 janvier 1883 une société en nom collectif pour la construction du chemin de fer corse. Suzzoni possède l’adjudication, Orenga apporte les capitaux, Creisson se charge des chantiers et habitera à Bocognano, Pierangeli, quant à lui, est chargé de la direction commerciale et financière. Le partage des bénéfices est effectué en quatre parts égales.
Le 4 juillet 1883, à la suite du décès de Marc Aurèle Suzzoni, formation d’une société entre Auguste Pierangeli, Dominique Creisson et Louis Orenga. Il s’agit d’assurer la marche des chantiers de la société Suzzoni et Cie constituée le 15 janvier 1883 pour réaliser les travaux du chemin de fer de Mezzana à Corte.
Associé dans des entreprises de travaux publics, Etienne-Louis participe à la mise en place d’infrastructures modernes dans l’île.
Au milieu du siècle, il finance l’installation du télégraphe.
Il sera également, avec son gendre Philippe Auguste Pierangeli, l’architecte Dominique Creisson et l’entrepreneur Marc Aurèle Suzzoni, un acteur de la construction du chemin de fer de la Corse.
Durant les mêmes années, Etienne-Louis est caution et banquier de l’entreprise « Suzzoni et Compagnie » dans les importants travaux d’aménagement du ruisseau du Fango à Bastia.
Il convient d’ajouter que les principaux placements que réalise Etienne-Louis se dirigent vers l’immobilier.
Cette pratique de la bourgeoisie du xixe siècle est assez courante.
L’investissement dans la pierre constitue un placement sûr, dans des immeubles de rapport, des magasins, mais aussi efficace, pour les cautionnements et les dots, et parfois même valorisant, dans un hôtel particulier ou une maison de campagne.
Etienne-Louis investit dans la pierre de manière importante en faisant construire, derrière le 4 boulevard Paoli un immeuble, puis un autre en bas de la rue de l’Opéra, contigu à un immeuble qu’il avait déjà acquis en 1868.
Il possède aussi l’immeuble situé au numéro 12 du Boulevard Paoli dit Hôtel de France et l’immeuble qui lui est attenant donnant sur la rue Fontaine neuve.
Ces bâtiments sont loués en appartements et en magasins.
Roland Caty, Eliane Richard et Pierre Echinard, Les Patrons du Second Empire, Marseille, Paris, Picard/Cenomane, 1999.
Les frères Roncajolo, André (1816-1889) et Benoît (1817-1900) ouvrent une maison de denrées coloniales au Venezuela, puis un comptoir d’importation de café à Marseille, et deviennent dans les années 1850 d’importants armateurs et négociants de Marseille.
Dès 1862, Benoît avait entreprit d’importants investissements dans l’immobilier avec, notamment, la construction d’une grande maison au 66 boulevard Notre Dame (720 000 francs) et surtout le splendide Grand Hôtel du Louvre et de la Paix (2 420 000 francs) à Marseille.
Pour ces investissements, les Roncajolo avait emprunté au Crédit Foncier 1 500 000 francs à 5 % sur 50 ans.
à titre personnel Benoît fait construire à Bastia une maison (300 000 francs).
Mais endetté par les faillites de plusieurs créanciers, Benoît se trouve en difficulté à partir de 1867, il vend des immeubles et plusieurs navires, mais ne peut éviter la faillite.
En 1869, il repart pour Maracaïbo où il mène de nouvelles activités, notamment liées aux constructions ferroviaires, tandis que son gendre Antoine Fabiani (fils de César et Jeanne Orenga), futur imprimeur, journaliste et maire de Bastia, poursuit à Marseille la liquidation de la faillite Roncajolo.
Dans les années 1860, il achète aux frères Roncajolo, le superbe palais fermant le côté Sud de la place Saint Nicolas.
Cette imposante bâtisse, de quatre niveaux surmontés d’un belvédère, est sans conteste l’une des plus remarquables de la ville.
De style néoclassique, l’édifice est construit sur le modèle des palais toscans du xixe siècle.
Il s’organise autour d’une cour intérieure.
Les décors de façade attestent de la richesse du bâtiment.
L’ensemble est couronné d’une corniche à modillons.
En 1868, Etienne-Louis louera tout le deuxième étage ainsi qu’une partie du rez-de-chaussée au Département pour servir de bureaux à la sous-préfecture et abriter le logement du sous-préfet, le tout pour un loyer annuel de 3 400 francs.
Etienne-Louis résidera dans cette résidence jusqu’à son décès.
Comme beaucoup de notables bastiais de l’époque, il possède une maison de campagne sur les hauteurs, à San Gaetano, pour fuir la chaleur étouffante de la ville quand arrive l’été.
On peut mesurer la fortune d’Etienne-Louis, à l’importance des dots qu’il attribue à l’occasion du mariage de ses filles, et au milieu social d’où sont issus les conjoints.
La première, Louise, épouse en 1867, Philippe Auguste Pierangeli, avocat et agent de la Compagnie Fraissinet.
La dot est fixée à 60 000 francs, garantie par des magasins au rez-de-chaussée de la maison d’Angelis (5 boulevard Paoli) ; une maison qu’il a fait construire du côté de la caserne de gendarmerie, constituée de magasins et de l’imprimerie des Fabiani au-dessus.
En 1877, il marie une autre de ses filles, Joséphine, au juge Louis Pierre Levie-Ramollino d’Ajaccio neveu du député André Ramolino dont la famille est apparentée à Napoléon Ier.
La dot s’élève à 100 000 francs.
Sa troisième fille, Françoise-Félicité, épouse en 1881, le sous-préfet de Bastia, Louis Pozzo-di-Borgo, avec, une dot de 100 000 francs.
Veuve après trois ans de mariage et un enfant, elle convole en 1886 avec un autre sous-préfet, Paul Camille Codet.
En 1885, il marie Eugénie, une autre de ses filles, à Auguste Heranger, un capitaine d’infanterie.
Elle reçoit en dot une maison située à l’angle du Boulevard du Palais et du boulevard Paoli, au no 12, occupée par « l’hôtel de France », ainsi qu’une autre maison attenante située rue fontaine neuve, le tout expertisé par l’entrepreneur François Ramelli, à 101 500 francs.
En 1888, a lieu le mariage d’Hortense Elisa, avec le lieutenant Georges Raffaelli, lui aussi issu d’une famille bourgeoise originaire de Tralonca, et notamment propriétaire de l’étang de Biguglia.
Mais il n’assiste pas au plus prestigieux – car décédé deux ans auparavant – le mariage en 1894, de la plus jeune de ses filles, Laure, avec Emmanuel Arene, personnage très en vue entre la fin du siècle et le début du xxe siècle.
Journaliste, homme politique (conseiller général, député de la Corse, puis sénateur), familièrement appelé U Rè Manuellu, chargé par Gambetta de faire triompher la République en Corse.
La dot qui comprend la succession de son père s’élève à 280 000 francs.
Bastia-Journal relate la cérémonie sur trois colonnes « à la Une », décrivant le cortège et la réception qui eut lieu dans les salons de la maison Orenga, sous le portrait du patriarche Etienne-Louis.
Contrat de mariage d’Eugène Orenga, fils d’Etienne Louis et de Marie Joséphine Mattei avec Félicie Désirée Reymond.
La dote est constituée en partie par l’héritage de feu Pierre Auguste Vogin, ingénieur en chef des Ponts et Chaussées pour un total de 100 753,66 francs en actions et titres boursiers.
Le père du futur apporte 100 000 francs versé durant 5 ans avec intérêts à 5 %.
Ses fils font eux aussi des alliances intéressantes.
L’aîné, Charles, épouse en 1887 Angélique, la fille de l’avocat Ignace Bonelli, maire bonapartiste de Bastia de 1871 à 1879 puis de 1882 à 1888.
Louis Alexandre Eugène, qui est avocat à Nice, épouse Félicia Reymond, nièce par alliance et héritière par la suite, de Pierre Auguste Vogin, ingénieur des ponts et chaussées, à qui l’on doit de nombreux plans et coupes d’ouvrages d’art, de moulins de toute la Corse et un plan d’urbanisation de Bastia.
Philippe épouse en 1893 Julie Campocasso descendante par sa mère des de Rocca Serra, notables de Porto-Vecchio et dont le père Ignace Louis s’enrichit en faisant des prêts hypothécaires.
Joseph enfin, épouse en 1886, Madeleine de Gaffory, descendante de l’illustre famille cortenaise.
Il est autorisé, par décret du 10 décembre 1910, à relever le nom des « de Gaffory », donnant le nom des Orenga de Gaffory.
Acte du 25 août 1877, entre Etienne-Louis Orenga et Charles Orenga son fils.
Le père reconnaissant le concours que lui apporte depuis 10 ans son fils aîné Charles établit l’association suivante entre eux.
Ainsi : « La nouvelle société en nom collectif aura pour exploitation d’un fonds de commerce de tissus et nouveautés sis au 4 du Bld du Palais, l’escompte, le recouvrement et toutes opérations commerciales qu’il plaira d’entreprendre aux associés.
Le capital de 414 197,20 francs représente la valeur en marchandises qui garnissent les magasins d’après l’inventaire du 18 août dernier ».
Le 4 mai 1886, dépôt des statuts de la société en nom collectif Louis Orenga et fils entre Etienne-Louis et Charles Orenga, père et fils, déjà associés par acte déposé chez maître Bartoli le 25 août 1877.
Ils prolongent ainsi l’association en incluant leur fils et frère Joseph.
Acte du 29 mars 1890, portant les modifications des statuts de la société Louis Orenga et fils.
Etienne-Louis Orenga père, et ses fils Charles, Joseph et Philippe, forme une société pour le commerce des tissus situé 4 boulevard du Palais.
Le capital est constitué de marchandises pour une valeur de 765 753,30 francs.
Charles et Joseph se présentent comme les héritiers professionnels.
Charles notamment participe activement à la relève.
En 1877, comme l’avait fait avant lui son père, Etienne-Louis associe son fils aîné Charles dans la nouvelle Société Louis Orenga et fils qui exploite « …un fonds de commerce de tissus et nouveautés sis au 4 boulevard du Palais ».
Le capital de 414 197,20 francs est amené par le père, le fils apporte son travail, avec une expérience de dix ans dont six années à la direction de l’établissement.
Quelques années plus tard, Joseph est également intégré dans la société familiale.
En 1890, quand Philippe entre dans l’entreprise, la société dispose alors d’un capital de 765 753,20 francs.
Contrat de mariage, en date du 14 février 1895, enregistré devant notaire Me Bartoli.
La dot est de 120 000 francs.
Sur la même page est enregistrée la modification de l’acte de la société en nom collectif entre Louis-Napoléon et François Mattei avec un capital de 610 000 francs.
La répartition des bénéfices est précisée : est 90 % à Louis-Napoléon et 10 % à François.
Contrat en date du 18 février 1895.
Le fonds de l’entreprise Mattei, déposé aux archives départementales de la Haute-Corse, permet de retracer l’histoire de l’entreprise à partir des années 1880.
Mais les sources sur les débuts de l’aventure manquent et ne permettent pas de suivre les premiers pas de Louis-Napoléon.
L’origine de l’entreprise remonterait à 1872, comme cela a été inscrit sur la façade de l’usine de Toga et comme l’indiquent aujourd’hui encore de nombreuses publicités de la marque.
Les débuts sont modestes avec l’ouverture d’une buvette rue des Terrasses.
Le 31 janvier 1874, Louis-Napoléon Mattei, âgé de 24 ans, se marie avec Anne Pensa, quant à elle âgée de 21 ans.
L’épouse est l’enfant de Bernardin Pensa, commerçant bastiais et de Thérèse Santelli, famille de notables bastiais.
Un contrat de mariage est établi entre les futurs époux, les parents d’Anne lui constituent une dot de 4 000 francs.
Le couple aura cinq filles : Euphrasie, future épouse d’Edmond Charles Gunet, négociant, mariés en 1903.
Thérèse, qui épouse en 1895 le cousin de son père, François Mattei, fils de Barthélémy, le frère d’Antoine et donc le cousin germain de Louis-Napoléon.
Assomption, mariée à Antoine Emmanuelli en 1898.
Eugénie qui épouse, à une date inconnue le docteur Guerin.
Et enfin, Anne Louise dite Louisette, qui épouse Amédée Henri Callias, industriel en 1904.
Bail, en date du 25 mars 1881, de la ville à Louis-Napoléon Mattei pour quatre magasins au théâtre, côté nord pour 1 188 francs par an.
Inventaire du fonds Mattei. Le siège social de l’entreprise est situé place Saint-Nicolas. Les entrepôts se trouvent dans la maison Maroni (entre le boulevard Paoli et la rue César Campinchi) pour le séchage, la préparation des tabacs et la fabrication des cigares.
La maison Fantauzzi, sur la place Saint-Nicolas, renferme des locaux pour les fabrications des sirops, liqueurs et spiritueux et le grand magasin.
Dans les années 1880, Louis-Napoléon Mattei connaît ses premiers succès.
Dès 1880, on le retrouve comme caution pour l’acquisition de terrains à Saint-Florent.
L’année suivante, il devient locataire de plusieurs magasins appartenant à la ville de Bastia, sous le théâtre, dans la rue de l’opéra.
L’industriel loue et fait l’acquisition en ville, de locaux pour ses fabrications.
Il possède également plusieurs jardins de cédratiers dans le Cap Corse et crée avec Paoli de Morsiglia, une société pour le négoce des fruits.
Le 21 septembre 1886, la Société est enregistrée sous la raison sociale Société des Magasins généraux de la Corse pour la construction d’entrepôts et d’une fabrique de cédrats entre Jean Baptiste Tomei (2 parts), avocat à Luri, Jean Etienne Gaspari, rentier à Sisco, Louis Ramelli, rentier à Sisco, Louis Franceschi, François Chardon (2 parts) et Louis-Napoléon Mattei, avec un capital de 72 000 francs.
L’acte du notaire Me Bartoli, en date du 20 septembre 1886, précise que Tomei apporte sa concession dans l’anse St Nicolas (2 838 m3), les plans et les études pour les bâtiments, et les 5 autres souscripteurs apportent 54 000 francs.
Cession enregistrée le 21 août 1886 devant notaire Me Bartoli, par Louis-Napoléon Mattei, négociant, à Jean Antoine Musso, négociant à Bastia, de tous ses droits sur le bail de sa portion du domaine de Pineto pour une durée de 28 ans sous condition de payer au propriétaire la moitié des récoltes.
En date du 5 novembre 1891, acte enregistré chez le notaire Me Bartoli, la partie affermée à une contenance de 20 hectares sur les communes de Borgo, Biguglia, Furiani et Lucciana. Le prix de la cession est de 6 000 francs auxquels se rajoutent, pour les 18 ans de fermage, 18 000 francs et 540 francs de charges, soit un total de 24 540 francs.
Louis-Napoléon Mattei se réserve le droit de chasse sur la partie du dit domaine.
1893, vente par Fritz Pernod à Louis-Napoléon Mattei et Jean Antoine Musso du domaine de Pineto pour 200 000 francs.
En 1885, les produits Mattei (Amaro et Cédratine) sont distingués au concours international d’Anvers.
La même année, il reprend les établissements viticoles Gantel et Cie, qui possèdent notamment des chais à Morsiglia.
En 1886, il participe à la création de la société des Magasins généraux et d’une confiserie de cédrat. Établissement qu’il reprend directement en gestion quelques années plus tard.
La même année 1886, il prend en location le domaine de Pineto avec son associé Jean Antoine Musso, avant d’en faire l’acquisition en 1893 pour la somme de 200 000 francs.
Il développe sur ces terrains les plantations de vigne pour les besoins de sa production, mais également l’exploitation du liège pour la fabrique de bouchons.
On retrouve le personnage dans le vignoble de Patrimonio, l’objectif de ces acquisitions foncières étant de s’assurer l’approvisionnement en matières premières.
En 1888, le mouvement des entrepôts Mattei porte sur plusieurs produits : 1 950 hectolitres de vin, 1 844 d’alcool, 148 hectolitres de bière, mais aussi 57 tonnes de tabac et cigares, 22 tonnes de sucre, 300 hectolitres de pétrole et 148 tonnes de café.
L’année suivante les droits d’octroi de l’entreprise augmentent de 38 %.
Le 1er mars 1890, François Guegli, ancien directeur des usines de Toga fait enregistrer plusieurs actes de la SA Cie Marine, dont le procès-verbal de l’Assemblée générale du 27 janvier 1890 qui décide de la vente des usines de Toga à Louis Napoléon Mattei, négociant en tabacs et spiritueux, Mattei Pancrace, bijoutier et Mattei Roch, propriétaire du Grand Café, Boulevard Paoli.
Le premier prend la moitié et les deux autres le quart.
La Cie Marine exclut de la vente les objets mobiliers tels que machines, chaudières, forges, outils, etc.
La vente comprend l’usine avec l’ancienne tour de Toga pour une superficie de 35 194 m2 pour 200 000 francs, dont 50 000 francs comptant, 25 000 francs au 1er décembre 1890, et 25 000 francs au 31 décembre de chaque année avec des intérêts à 4 %.
Roch devient également gérant de la brasserie des platanes en 1895.
Mais c’est véritablement dans les années 1890 que Louis-Napoléon révèle ses ambitions.
En premier lieu, il se donne les moyens d’une production industrielle.
L’acte de vente de l’ancienne usine métallurgique de Toga par son dernier directeur, M. François Guegli, est enregistré le 1er mars 1890 chez maître Bartoli, notaire à Bastia.
Il faut noter que l’achat se fait en famille avec ses deux frères Pancrace, bijoutier à Bastia et Roch nouveau propriétaire du Grand Café Andreani sur le boulevard Paoli.
La famille aura toujours une grande importance pour Louis-Napoléon, plusieurs membres travaillent dans l’entreprise, comme François, son cousin germain et futur gendre qui est employé depuis les années 1880.
Louis-Napoléon développe également d’autres sociétés avec ses gendres Charles Gunet et Henri Callias, dans le liège et le cédrat.
Les Fantauzzi sont parmi les premiers Corses de la colonie installée à Porto-Rico au xixe siècle.
Ils s’enrichissent dans la culture de la canne à sucre et avec la célèbre raffinerie de Lafayette.
L’origine de la fortune des Gaspari provient de Toussaint « dit Santo », médecin originaire de Chioso à Sisco.
Après un départ vers « les Amériques », il fait fortune dans une mine d’or à Ciudad Bolivar, dont il devient le maire.
Il rentre en Corse durant les années 1860 et s’installe à Bastia.
Il fait également construire une villa appelée « d’américains » dans son village de Sisco.
Il sera inhumé dans un superbe tombeau en verde stella (serpentine) dans le cimetière communal de Sisco.
Au-delà de ses proches, Louis-Napoléon tisse des liens économiques avec d’autres familles.
Citons notamment les Musso et Carrega, familles bonifaciennes engagées dans l’industrie du liège et du cédrat, mais surtout les familles Fantauzzi et Gaspari, banquiers capcorsins de retour de Porto-Rico et du Venezuela.
Déjà, dans les années 1880, avec l’achèvement de l’immeuble Fantauzzi de la place Saint-Nicolas, la banque loue les caves et les greniers de l’immeuble à Louis-Napoléon Mattei qui installe sa manufacture de tabacs, sa distillerie et son grand magasin.
À l’origine de la Banque Fantauzzi se trouve Antoine-François Fantauzzi, capitaliste et administrateur de la banque de France et Santos Gaspari.
C’est en 1863 qu’ils créent leur banque sur la place Saint-Nicolas.
À partir de 1884, Gaston Fantauzzi, fils d’Antoine-François est associé à l’entreprise bancaire.
La banque Fantauzzi devient le partenaire financier de Louis-Napoléon dans ses projets, et notamment les crédits pour l’achat de l’usine de Toga et la mise en place des chaînes de production.
C’est à partir d’un produit traditionnel de la Corse, le vin, que Louis-Napoléon Mattei développe son industrie.
Il réussit, avec son produit phare, le Vin du Cap Corse au quinquina, commercialisé à partir de 1894, à s’imposer sur le marché international des apéritifs.
Le produit est servi par sa qualité et une publicité novatrice pour l’époque.
L’entreprise réussit une production industrielle basée sur le caractère identitaire de l’île.
La diaspora corse se reconnaît dans l’image véhiculée par les produits Mattei, leur assurant un grand succès.
Le livre des comptes de la période souligne la prospérité de l’entreprise.
Les bénéfices nets cumulés de 1889 à 1895 sont de 640 808 francs pour la distillerie, les denrées coloniales, l’épicerie et les tabacs.
Pour les deux années 1895-1897, ils atteignent même 731 077 francs.
Louis-Napoléon associe son cousin et gendre François dans la nouvelle société en nom collectif « Louis-Napoléon Mattei et Compagnie », qui prend effet au 1er mars 1895.
Le capital est fixé à 600 000 francs, apporté par Louis-Napoléon, quant à François, il offre son expérience et son travail.
Elles se découpent de la manière suivante :
- La production avec : le Cap Corse, les liqueurs de cédratine et de myrtes, le vin, les sirops et autres liqueurs, les cigares et cigarettes, les lièges brutes et en bouchons, et les cédrats en saumure ou en confit.
- Le négoce : pour l’achats de vendanges, de vins, de récoltes de cédrats et de liège.
- Et enfin, la distribution : avec l’activité de grossiste en boissons dans toute la Corse et l’exportation des productions en direction de plusieurs pays.
Durant la période, l’entreprise occupe environ 300 personnes. Son activité se découpe en trois branches que sont la production, le négoce et la distribution.
Le décès de L. N. Mattei en décembre 1907, entraîne la dissolution de la société.
Devant le retrait de ses trois beaux-frères, François Mattei, déjà directeur associé, reprend seul l’affaire en 1908.
Très actif, il relance l’entreprise dans ses différents secteurs d’activité.
Le Cap Corse L. N. Mattei poursuit sa brillante carrière, récompensé par plus de 50 médailles d’or et d’argent, diplômes d’honneur et grands prix.
Le succès commercial est tout aussi prestigieux, les produits de la marque sont distribués dans de nombreux pays.
L’activité se poursuit durant l’entre-deux-guerres, et l’entreprise, dont le rayonnement est encouragé par la diaspora, s’étend dans tout l’empire colonial français.
Dans la Corse de la fin du xixe siècle, malgré la réussite professionnelle, la notabilité insulaire est également à la recherche de pouvoir politique par l’intermédiaire de mandats électoraux.
Mais dans une île où la politique est vécue comme une passion, les mandats aux fonctions publiques sont prisés, les clans bien établis, et les perspectives d’accès paraissent difficiles.
Sur cette terre bonapartiste, les principaux représentants en sont les Abbatucci, les Gavini ou les Pietri.
Ces familles fournissent des lignées d’hommes politiques pour des carrières aussi bien locales que nationales.
L’arrivée progressive de la IIIe République en Corse, va représenter, pour une catégorie de notables, une véritable opportunité pour insérer les sphères qui mènent vers le pouvoir politique.
Pour s’affirmer dans ce contexte insulaire, Etienne-Louis et Louis-Napoléon adoptent des stratégies différentes.
Le premier, construit patiemment le groupe, le clan, par des stratégies matrimoniales et des alliances économiques.
Tout en restant à l’écart des mandats électoraux, il soutient la jeune République.
Pour Louis-Napoléon l’engagement est plus fort avec la participation aux élections.
À travers nos deux personnages se dessinent les premiers pas du nouveau régime républicain dans l’île napoléonienne.
Comme la plupart des notables, nos deux personnages sont représentés par Ettore Penzo, un peintre italien actif à Bastia à la fin du xixe siècle et au début du xxe siècle.
Ces deux portraits réalisés d’après modèles ou photographie, montrent l’évolution de style et l’influence de la photographie.
Ces représentations sont construites sur la même organisation, avec le personnage présenté en buste de trois quarts, dans un costume avec nœud papillon et décorations (légion d’honneur et croix de chevalier du mérite agricole).
Ces représentations réalisées à l’attention des descendants sont destinées à donner une image valorisante du personnage.
En 1908, sur la proposition à la Légion d’honneur est indiqué : « Il a été entre 1885 et 1906 l’un des directeurs de la maison de nouveautés Louis Orenga et fils, l’une des plus importantes de l’île.
Déjà en 1878 le Gouvernement avait nommé son père Louis Orenga chevalier, aujourd’hui décédé.
Il est à l’origine de la société des mines d’antimoine de Meria et un administrateur.
Il occupe en ce moment la présidence du tribunal de commerce ».
Etienne-Louis est finalement l’un des rares républicains de la première heure en Corse.
Mais il restera un soutien de l’ombre, limitant ses activités électives à la Chambre de Commerce et d’industrie de la Corse, dont il occupe, en 1888, la vice-présidence.
Son attachement à la République est reconnu puisqu’il reçoit la Légion d’honneur, récompense des défenseurs de Marianne durant toute la période.
Ajoutons des liens d’affaires et familiaux, comme par exemple le mariage de ses enfants avec les Levie-Ramolino ou les Pozzo-di-Borgo.
Etienne-Louis décède le 7 juin 1892 à Bastia.
Ses obsèques, relatées par Bastia-Journal, prennent un caractère de deuil public.
Un peloton d’infanterie lui rend les honneurs militaires qui sont dus au chevalier de la Légion d’honneur.
Il laisse une fortune considérable, évaluée à près 1 300 000 francs, qui représente une véritable fortune, y compris à l’échelle nationale.
Le partage de sa succession se fera en 1894, d’après son testament olographe rédigé en 1872.
L’entrée en politique de Louis-Napoléon Mattei se fait dans les années 1880 dans la ville de Bastia, lors des élections municipales de 1889, où il est élu pour la première fois.
Il devient le chef de l’opposition face à la majorité municipale bonapartiste dirigée par les frères Gaudin.
Le voyage du président Sadi-Carnot dans le Midi de la France, en avril 1890, l’honore comme le leader du parti républicain du Nord de l’île.
Le récit de ce voyage par Bertol Graivil consacre la notoriété de l’homme d’affaires bastiais.
L’auteur mentionne, lors du passage du Président de la République à Bastia :
Premier élu de la liste municipale républicaine de Bastia, M. Mattei, est établi depuis 18 ans, il a donné l’extension la plus considérable à l’industrie, au commerce et à l’agriculture.
Il occupe plus de 300 ouvriers et possède la plus grande distillerie du département et la plus grande fabrication de cigares ; il est lauréat de nombreuses Expositions.
Une grande plantation de vignes dans le sable, à Pineto (domaine de 447 hectares), lui a fait accorder la croix de chevalier du Mérite agricole.
Ajoutons que c’est le fondateur et le propriétaire du journal l’Union Républicaine…
Après une première expérience à Bastia, Louis-Napoléon connaît le succès électoral en 1893, lors de son élection comme conseiller général du canton de Rogliano.
Il sera cependant, quelques mois plus tard, une nouvelle fois battu par Auguste Gaudin aux municipales de Bastia.
Réélu dans son canton jusqu’en 1902, il rencontre des difficultés dans son parti depuis le ralliement, en 1892, des opposants à la République.
Le ralliement entraîne des scissions au sein du camp républicain du nord de la Corse entre les arénistes, représentés par les familles Mattei, Ramelli et Musso et les gavinistes représentés avec les familles Gaudin et Casabianca.
À partir de 1895, Louis-Napoléon devient l’un des argentiers du parti d’Emmanuel Arène.
Il finance le journal aréniste L’Union Républicaine, publié à Ajaccio sous la direction de Jules Carbone.
L’année suivante, il fait partie du Comité central républicain bastiais.
Il se retrouve, dès lors, en « premières lignes » et subit de nombreuses attaques personnelles.
Après une nouvelle défaite à la mairie de Bastia, puis le choix d’un autre candidat républicain aux sénatoriales de 1902, il se retire de la scène politique et se limite au soutien financier d’Emmanuel Arène.
Il démissionne même de son mandat de conseiller général de Rogliano en 1902.
Louis-Napoléon Mattei décède le dimanche 8 décembre 1907 à Bastia, à l’âge de 58 ans, des suites d’une longue maladie, comme l’indiquent les nécrologies publiées dans la presse locale.
Sa disparition provoque une grande émotion dans toute l’île.
Il avait déjà réglé sa succession et notamment confié la direction de l’entreprise à François Mattei, qui poursuivra le développement de l’activité pour la porter, durant l’entre-deux-guerres, à un niveau remarquable.
Etienne-Louis et Louis-Napoléon représentent en Corse ces nouvelles figures qui vont permettre l’implantation et l’enracinement de la IIIe République.
Leur implication sur la scène politique se pose comme la consécration de leur réussite professionnelle.
Toutefois leur influence restera limitée et ce n’est qu’à partir de la seconde et troisième génération que la famille connaîtra la consécration politique.
L’étude de personnages comme Etienne-Louis Orenga et Louis-Napoléon Mattei nous permet de comprendre davantage le rôle social des notables corses de la fin xixe siècle.
À travers leurs parcours, personnels et familiaux, mais aussi leurs activités professionnelles de négociants/banquiers ou d’industriels, se dessinent les enjeux économiques de la période et les transformations de la Corse, autour de la construction des routes, du télégraphe, du chemin de fer, mais aussi ceux liés à l’urbanisation et aux tentatives d’industrialisation.
L’analyse des différences entre Etienne-Louis Orenga et Louis-Napoléon Mattei s’avère intéressante car elle révèle des stratégies particulières dans les affaires économiques et dans le domaine politique.
Ainsi, aussi bien dans la production ou le commerce, l’influence ou l’engagement, nos deux hommes montrent des approches différentes et permettent donc de mieux comprendre la période.
Cela étant, leur statut social de nouveaux notables bastiais, les entraîne presque naturellement vers le parti républicain, mouvement de regroupement des nouvelles élites qui souhaitent s’affirmer face à l’ancienne notabilité bonapartiste.
Cet engagement finira par les unir puisque leurs petits-enfants scelleront un double mariage entre deux filles Mattei et deux fils Orenga.
En effet, deux des quatre filles de François et Marie-Thérèse Mattei, Anne-Marie et Marie-Paule, épousent Ange-Michel et Charles, les fils de Joseph et Madeleine Orenga de Gaffory.
Etienne-Louis Orenga et Louis-Napoléon Mattei constituent une nouvelle forme de notabilité sur laquelle s’appuyer le parti républicain, représenté par Emmanuel Arène.
Leur investissement politique va donner à leurs descendants toute la légitimité nécessaire dans la prise de responsabilités politiques.
Devenu un rouage essentiel entre l’état républicain et la société insulaire, Emmanuel Arène, lui aussi fils d’un négociant ajaccien, assoit le régime par la distribution de ressources et d’emplois dans l’administration, en Corse, dans le reste du pays et jusque dans les colonies.
Il enchaîne, de 1880 à 1908, date de son décès, les victoires électorales et les mandats de président du conseil général, de député et de sénateur.
Parmi ses héritiers, son neveu Henri Pierangeli, petit-fils d’Etienne-Louis, sera député de la circonscription de Bastia de 1906 à 1924 puis de 1928 à 1932.
Ainsi, la République consacre de nouvelles élites issues de la bourgeoisie urbaine.
À la différence des élites traditionnelles du xixe, ces familles construisent leur fortune sur le négoce, la banque et l’industrie dans une époque et un département où l’essentiel des ressources est fondé sur l’agropastoralisme.
Ils sont les témoins de la rupture et de l’évolution amorcées sous le Second Empire des anciens notables des villages dont la base des revenus provenait essentiellement du foncier.
Ils deviennent aussi les piliers sur lesquels va se construire le nouveau régime républicain.
Toutefois, sur la longue durée, le changement apparaît plus limité.
En effet, si la forme change, dans la réalité le système clanique n’est pas remis en question, mieux, il évolue et se transforme pour conserver une réalité sociale.
Pierre-Jean Campocasso est docteur en Histoire de l’université de Provence, spécialité Cultures, sociétés et échanges des pays de la Méditerranée septentrionale. Il occupe le poste d’ethnologue régional à la collectivité territoriale de Corse depuis 2013. Spécialiste d’histoire moderne et contemporaine de la Corse notamment dans les domaines économiques et sociaux, il est l’auteur de plusieurs articles et catalogues du musée de la Corse, dont notamment Corse industrielle, Éd. Albiana, 2004, Isuli sureddi, Corsica-Sardegna, deux îles en miroir, Éd. Albiana, 2008 ou Mare Nostrum, les Corses et la mer, Éd. Albiana, 2011. Il a participé également à plusieurs ouvrages collectifs comme L’Atlas Ethno-Historique de la Corse, sous la dir. de Georges Ravis-Giordani, Éd. du CTHS, 2004, le volume Histoire de L’Encyclopedia Corsica, Éd. Dumane, 2005, ou le Dictionnaire historique de la Corse, sous la dir. d’Antoine Laurent Serpentini, Éd. Albiana, 2006.
« Deux notables bastiais de la fin du xixe siècle. Entre pouvoir économique et influence politique : Etienne-Louis Orenga (1818-1892) et Louis-Napoléon Mattei (1849-1907) », Cahiers de la Méditerranée [En ligne], 92 | 2016, mis en ligne le 15 décembre 2016, consulté le 08 avril 2019. URL : http://journals.openedition.org/cdlm/8261
Photos : Etienne-Louis Orenga (1905) et Louis-Napoléon Mattei (1901). E. Penzo. Photographie P.-J. Campocasso

