CHARLES-HENRI FILIPPI, LIBÉRAL « CANAL HISTORIQUE ».
Inspecteur des Finances de formation, passé par la banque Stern, puis par le CCF (racheté par HSBC), le financier Charles-Henri Filippi est un homme à la soixantaine blonde, mince et souriante, amateur d'art (administrateur au Centre Pompidou) et membre, à l'invitation de Jérôme Deschamps, des amis de l'Opéra.
Nous sommes assis de part et d'autre d'une table en verre, dans la salle de réunion d'Alfina, la société de gestion de fonds pour les caisses de retraite qu'il a montée avec son frère en 2008, après son départ d'HSBC.
« C'est à cette époque que je me suis rendu compte que nous étions très nombreux à pratiquer l'argent sans essayer de le penser. »
En 2009 et 2012, il a du coup consacré deux livres à la finance et à la crise, L'Argent sans maître puis Les 7 péchés du capital.
Cette « petite histoire d'écriture », comme il l'appelle, fait de lui l'un des rares dans le milieu, à ma connaissance, capable de discuter d'économie politique et de citer Locke, Tocqueville, Montesquieu ou Michel Foucault.
« Jusqu'au XVIII e, les philosophes analysaient l'argent comme faisant partie du système démocratique.
Pour peu qu'ils soient gérés de manière équilibrée, la démocratie et l'argent représentaient deux faces d'une même réalité.
L'homme, en faisant commerce, découvrait à la fois sa capacité à produire et à se libérer de la tyrannie.
Il disait au prince : "Cesse ton arbitraire, vendre est plus efficace que prendre."
Or ce sont ces idées mises en oeuvres par la mondialisation qui ont abouti au contraire de ce que l'on souhaitait.
J'ai d'abord écrit ces livres pour essayer de comprendre ce qui s'était produit. »
Comment ce que l'on croyait une bonne action se révèle-t-il nuisible, voire tragique ?
À quelles conséquences imprévisibles mènent les actions prises au nom des principes les meilleurs ?
Où s'achève le bien public ?
Où commence l'intérêt privé ?
Telles sont quelques-unes des questions de fond auxquelles il s'est confronté dans ses livres - mais avant tout dans sa vie.
« A la base, il faut bien le dire, je suis un produit du système de reproduction sociale à la française, un pur héritier de la fonction publique », déclare celui qui est, depuis deux ans maintenant, président de la branche française de l'américaine Citigroup.
Charles-Henri Filippi est par son père « issu de Corses entrés dans la fonction publique ».
Une filiation déterminante : des ancêtres agriculteurs italiens installés à Vescovato, un petit village du nord de l'île.
Un arrière-grand-père engagé dans l'armée au XIX e siècle, un grand-père diplomate et un père inspecteur des Finances, conseiller général du canton et sénateur de la région Corse, tendance radical de gauche.
Quant à sa mère, gasconne corsifiée si l'on peut dire, elle a veillé trente ans aux destinées municipales du village de Vescovato.
Bien que né à Boulogne-Billancourt, Charles-Henri Filippi reste marqué autant par la région que par cet ancrage insulaire, et par une vocation familiale pour le service public, politiquement du côté de « la gauche démocrate et socialiste, puis de l'union de la gauche », dit-il.
Pour lui, le service de l'État est à la fois un devoir et une vocation naturelle.
C'est donc tout naturellement qu'il entre à l'ENA, devient fonctionnaire aux Finances et se présente aux élections dans la région sans doute la plus ardue pour le faire, la sienne.
Élu conseiller à l'Assemblée de Corse en 1982, l'expérience ne dure pas.
« La politique, c'est un sacerdoce. C'est aussi difficile que peu valorisant et il y faut des qualités que je n'ai pas. »
Lesquelles ?
« Avant tout un sens du compromis qui ne soit pas celui de la compromission, répond-il joliment. J'étais haut fonctionnaire et je crois que je me suis montré trop rigide. J'ai réalisé que cette rigidité ne me servait pas et j'ai fait un choix. »
Il reste néanmoins dans la fonction publique.
Conseiller technique au cabinet de Jacques Delors à l'Économie, en 1983, directeur de cabinet de Georgina Dufoix (Affaires sociales) un an plus tard, il rejoint en 1985 le Comité interministériel de restructuration industrielle (Ciri) au ministère des Finances.
Autrement dit : rien, à l'exception de sa formation initiale, ne le prédispose à entrer dans la banque.
Mais en 1988, le nouveau ministre des Finances Pierre Bérégovoy s'attache à libéraliser les marchés financiers et à moderniser la Bourse.
Dès lors, juge Charles-Henri Filippi :
« l'économie ne s'est plus gérée à partir de l'État mais à partir des entreprises.
Donc, si vous vouliez faire de l'économie, vous alliez dans le privé.
Pour quelqu'un qui venait du Trésor, dont tout le système de pensée était comme moi structuré par la tradition française colbertiste, la banque était une destination naturelle.
D'autant plus que le secteur était très différent d'aujourd'hui.
Les banques françaises avaient été nationalisées par de Gaulle après-guerre, François Mitterrand avait poursuivi le travail en 1981.
Le crédit bancaire se faisait pratiquement au nom de la puissance publique, selon des normes, des taux et des volumes fixés par elle.
Enfin, le système des bonus n'existait pour ainsi dire pas.
On entrait là comme dans n'importe quel secteur industriel ou presque et, en ce qui me concerne, je l'ai fait sans enthousiasme, avec l'idée que ça allait contre les traditions dans lesquelles j'avais été élevé. »
Charles-Henri Filippi entre à la banque Stern - « J'étais très ami avec Edouard Stern depuis l'âge de 18 ans » - avant de rejoindre le CCF et le groupe HSBC, sous la direction de Michel Pébereau.
Il y devient directeur général adjoint en 1993.
C'est alors que le service public vient se rappeler à lui - sous la forme d'une inculpation dans l'affaire du sang contaminé.
Entre 1984 et 1985, le Centre national de transfusion sanguine, dépendant du ministère de la Santé, a sciemment distribué aux hémophiles des produits sanguins dont certains étaient contaminés par le virus du sida.
Le scandale entraîne, outre l'inculpation pour tromperie du patron du CNTS de l'époque Michel Garretta, les mises en cause du secrétaire d'État à la Santé Edmond Hervé, de Laurent Fabius alors Premier ministre et, enfin, de Georgina Dufoix, ministre de la Santé, et de son ancien directeur de cabinet Charles-Henri Filippi.
Tous sont inculpés pour homicide involontaire.
« Qu'est-ce que le sens du service public ?
Qu'est-ce que la responsabilité individuelle ? s'interroge-t-il aujourd'hui.
On se posait peu ce genre de questions dans la haute fonction publique.
J'avais quitté le public cinq ans plus tôt avec le sentiment du devoir accompli et voilà qu'on venait me demander des comptes.
Ça m'a beaucoup troublé.
Pour un haut fonctionnaire formé dans les années 70, l'idée c'est que dès lors que vous serviez l'État honnêtement, sans profit personnel, vous étiez dans le bien, on ne pouvait rien vous reprocher.
Évidemment, si on réfléchit cinq minutes on se demande, c'est quoi le service de l'État, et on comprend que ça consiste à servir les citoyens.
Mais justement, on ne réfléchissait pas comme ça.
On n'était pas juridiquement formé pour le faire. »
La procédure durera plusieurs années.
Elle laissera des traces au point d'orienter la réflexion de Charles-Henri Filippi jusque dans son nouveau métier.
Le pouvoir de l'argent et l'éthique
D'autant que les choses ont changé.
Depuis la fin des années 90 et depuis que la banque de marché l'a emporté sur la création de financement pour les entreprises, les choses se sont mélangées et le pouvoir de l'argent est devenu décisionnel, au point de concurrencer celui de l'État.
Du coup, les questions d'éthique plus ou moins réservées à la fonction publique se sont déplacées elles aussi.
Comment mesurer les conséquences imprévisibles des actions des dirigeants sur les hommes dont ils ont la charge ?
« La société de marchés financiers est allée au-delà de la mesure », analyse Charles-Henri Filippi, qui se définit comme un libéral.
« En bon Corse, je devrais dire libéral canal historique », précise-t-il.
« D'un système où l'on considérait le marché comme un outil destiné à faciliter l'économie, on est passé à un ordre qui est à lui-même sa propre régulation - ce que Michel Foucault appelle "l'ordolibéralisme".
On a cru pouvoir créer un marché parfaitement liquide qui accompagnerait le développement économique et cette idéologie l'a emporté autant dans la tête de ceux qui ont gagné des fortunes que dans celles des régulateurs. »
Pire.
Certaines des régulations mises en place sont, selon lui, en passe de renforcer l'emprise des marchés financiers sur le système plutôt que l'inverse.
« Avec les marchés, la création monétaire est devenue une sorte de self-service mondial anarchique.
Cela a conduit à une bulle de liquidité, suivie de son assèchement quand le privé a pris peur, et le secteur public a dû faire face.
Aujourd'hui, on est dans une nouvelle phase, celle d'une tentative pour réguler à nouveau les banques.
Le problème, c'est que, pendant ce temps, les marchés existent toujours !
Sauf que les régulateurs n'y touchent pas.
Pourquoi ?
Parce que réguler une banque se fait au niveau national alors que le marché est mondial.
Et dans ce contexte, la situation de l'Europe est encore pire car elle est fragmentée.
La France, pas plus qu'un autre pays isolé, n'a les moyens d'imposer un système de régulation au reste du monde. »
Comment en sortir ?
« Sur le quoi faire, on sait : il faut une banque centrale européenne ; sur le comment faire, en revanche, on est mal », résume-t-il.
Et l'explosion du système n'est pas à exclure.
Quelles sont les conséquences des actions des hommes sur eux-mêmes ?
« Pour chacun de mes livres, on m'a reproché de ne pas conclure. Mais je n'ai jamais envie de conclure ; j'essaie de comprendre. »
Je lui cite Flaubert dans sa correspondance :
« Les gens légers, bornés, les esprits présomptueux et enthousiastes veulent en toute chose une conclusion [... ] Mais l'humanité est toujours en marche et elle ne conclut pas. »
« Oui, confie-t-il. Ce que j'essaie de faire, à partir de la pensée des philosophes, de ce que je trouve sur ce qu'a été la pensée politique et économique, c'est de définir ce que l'on voulait idéalement faire.
Ensuite, je me demande :
"Est-ce qu'on l'a fait ? Est-ce qu'on pouvait le faire ? " Et pourquoi au moment où l'on pensait qu'on l'avait fait, on a tout raté. »
Sur quoi, il éclate de rire.
==== ENCADRE ====
15 août 1952 Naissance à Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine). 1977-1979 ENA, promotion Michel de l'Hospital, puis inspection des Finances. 1982-1984 Conseiller à l'Assemblée de Corse. 1983-1985 Conseiller technique au cabinet de Jacques Delors (ministre de l'Economie), puis directeur de cabinet de Georgina Dufoix (ministre des Affaires sociales). 1987-1995 Entre comme directeur des opérations de marché à la banque Stern, puis, à l'instigation de Charles de Croisset, il rallie le CCF. 1995-2001 Directeur général puis PDG de HSBC-CCF Investment Bank. Le CCF devient une filiale d'HSBC en 2000. 2004-2007 PDG du CCF, devenu en 2005 HSBC France. 2008 Président-fondateur d'Alfina (conseil et gestion d'actifs). Rachète, avec d'autres personnalités (Laurent Fabius, Marc Ladreit de Lacharrière... ), la maison française d'enchères Piasa à la holding Artemis de François Pinault. 2011-2012 Remplace François Bujon de l'Estang à la présidence de Citigroup France, puis est nommé responsable des activités Corporate and Investment Banking.
Source : archives.lesechos.fr
