DÉCOUVERTE SILENCIEUSE DE DEUX HOMMES DANS LA MICHELINE.
DÉCOUVERTE SILENCIEUSE DE DEUX HOMMES DANS LA MICHELINE.
Dans la micheline qui descendait de Bastia à Ajaccio, deux hommes avaient pris place qui se scrutaient à distance.
L'un était vêtu d'une veste de velours noir, une chemise rouge et blanche à carreaux, un pantalon de velours, des chaussures de cuir lourd qui lui couvraient les talons.
Sa peau mate, boucanée, son regard perçant, indiquait qu'il venait du sud de l'île.
Il faisait très froid ce jour-là, nous étions au cœur de l'hiver et parfois, la micheline étant mal chauffée, un petit nuage indiquait un soupir.
De l'autre côté, un jeune homme à l'aspect plus urbain, vêtu d'un complet veston, d'un manteau de cuir fourré, de chaussures de ville légèrement pointues, regardait tantôt le paysage enneigé qui s'offrait à ses yeux, passé Ponte-Leccia et remontant vers Corté, tantôt la silhouette de ce berger du sud qui l'intriguait fort.
La conversation entre les deux hommes se faisait dans le silence, sans un mot prononcé, et cette conversation ne manquait pas d'intérêt, ni pour l'un ni pour l'autre.
Il y avait des questions, des réponses, des pontillés, des moments d'attente, des acquiescements, des craintes, des effets de surprise, par moment une complicité, une harmonie commune que venait alors chanter et ponctuer le moteur berçant de la micheline qui penchant un peu à droite puis un peu à gauche, avançant toujours, ayant toujours, finalement, le dernier mot commun entre les deux hommes qu'elle portait, semblait par son balancement naturel, comme la balance d'une justice immanente, dire tout bas à l'esprit de nos voyageurs que la vérité n'existe pas, seulement dans la négociation entre le côté droit et le côté gauche, l'un vivant à travers l'équilibre de l'autre et que où que l'on se penche, on peut toujours y voir plus loin.
Cette leçon de philosophie silencieuse que nos deux hommes recevaient de la micheline qui avançait sous la neige qui maintenant cognait en flocons assez drus aux vitres du wagon, paraissait avoir des effets de méditation intense sur leurs âmes, si bien que voyageant depuis maintenant une heure ensemble dans ces solitudes et sous la houlette bienfaitrice du petit train rouge qui cheminait dans le vert et le blanc, il leur paraissait à l'un et à l'autre ne pas être étrangers ni à l'un ni à l'autre ni à eux-mêmes et s'être connus depuis fort longtemps.
Il passait dans la physionomie du jeune homme, dans des mouvement de paupières saccadés qu'il avait parfois, certaines demandes à l'adresse de l'homme du sud qui, lui, ne semblait jamais ciller.
Il paraissait néanmoins que leur contemplation mutuelle hésitait toujours à rompre cette conversation silencieuse, tellement remplie de bien-être et de plénitude, et que ni l'un ni l'autre, même le jeune homme au manteau de cuir fourré, ne voulait se hasarder à descendre dans la parole, tant le silence entre eux était beau, se suffisait à lui-même et ne dérangeait en aucune manière la leçon continue que le moteur parfois laborieux de la micheline continuait à énoncer, prenant alors un souffle oratoire particulier quand une côte plus abrupte se présentait et que la neige en sifflement venait ponctuer les chapitres que nos deux auditeurs naturellement attentifs suivaient pas à pas sans aucun effort de tension.
- De que village êtes-vous? Il ne m'a pas échappé que vous cherchiez à me parler, interrompit le berger du sud. D'ailleurs cela fait maintenant plus d'une heure que nous nous parlons.
- Je suis moi aussi originaire du sud de la Corse, comme vous, je suppose. Je l'ai vu à votre physionomie. Je suis de Santa-Lucia di Purti-Vecchiu, d'une famille connue dans la région.
- Moi berger du Coscione, moitié d'Aullène, moitié de Carbini. Que faites-vous, jeune homme, dans cette micheline qui peine vers Ajaccio?
- Je rentre d'Aix-en-Provence où je fais mes études de droit, rétorqua le jeune homme. Peut-être l'année prochaine m'inscrirais-je à Corté? La Corse me manque, monsieur. Aix a changé, on ne retrouve plus au barreau les Corses de valeur d'autrefois. L'heure du repli a sonné, me semble-t-il.
- Pour moi aussi l'heure du repli a sonné.
Il faut savoir que notre berger du sud sortait tout juste de la prison de Bastia pour avoir tiré sur un voisin (ne le blessant que légèrement) à la suite d'un litige à propos d'un droit de passage à proximité d'une maison de famille entre Aullène et Carbini.
- Je voudrais voir à Ajaccio Mathieu Bucchini, le philosophe, reprit Don Simon De Peretti qui se rendait là-bas spécialement dans l'esprit de le rencontrer.
- Mathieu Bucchini est actuellement à Paris, répondit rapidement le berger. Je le sais de source sûre car, voyez-vous, de là où je viens, nous avons nos informations. Des nationalistes qui le côtoient disent qu'il rentrera en Corse dans très peu de temps mais, ce soir, il doit être à Paris et encore pour quelques jours.
Oui, celui que venait chercher l'actuel étudiant aixois était bien Mathieu Bucchini; celui qui désespérait, celui qui rêvait d'Orient et de Corse, celui dont parfois les femmes se jouaient mais qui était un philosophe, quelqu'un que l'on pouvait consulter, que l'on recherchait certaines fois pour parler ou demander un éclaircissement sur la marche du monde.
La neige avait cessé.
La micheline respirait en roue libre.
Les arbres fruitiers avaient succédé aux conifères.
L'escarpement, les précipices, tout cela avait été laissé derrière.
Une nouvelle lumière était apparue.
Puis la mer, puis les maisons, une quasi douceur au milieu de cette journée d'hiver.
Ajaccio.
Nos deux hommes échangèrent leurs adresses ou téléphone.
Ils estimaient qu'ils auraient besoin, un jour, l'un de l'autre.
Il n'y avait personne à la gare pour accueillir le berger.
Don Simon De Peretti qu'un couple d'amis était venu chercher se proposa de l'amener quelque part.
Mais le berger refusa en remerciant.
Charles Versini.
Extrait du livre: "Un Corse au Maroc".
Editions L'Harmattan.
Photo: train-corse
