ERA SAMPIERU U CORSU.
ERA SAMPIERU U CORSU.
"Le sang coule de son crâne meurtri.
Le coup d'épée de Battista lui tranche la jambe de manière nette.
La douleur est importante.
Elle obscurcit ses sens et empêche les bruits de la lutte de ses soldats d'arriver jusqu'à ses oreilles.
Ses dents serrées laissent à peine échapper un râle.
Ses yeux commencent à se voiler.
La haine chaude qui prend son coeur d'assaut dispute le terrain au froid glacial qui engourdit ses membres restants meurtris par les blessures béantes.
Giovanni Antonio continue à le tenir fermement.
Le géant est en lambeaux mais sa force reste intacte.
C'est un vieil ours blessé qui, même amputé d'une jambe, reste un prédateur dangereux pour ses assaillants.
Il a une pensée pour Alfonso, pour la vengeance qui viendra peut-être un jour.
La peau blanche de son épouse lui revient à l'esprit, entre deux douleurs aigües qui le poinçonnent violemment.
Il ne s'évanouira pas.
Malgré le sang qui monte dans sa gorge et le brouillard devant ses yeux, il ne lâchera pas.
Il voit Santo et Michelangelo qui s'approchent de lui.
Leurs visages sont déformés par des rictus cruels.
Même si ses dents sont cassées et son visage fendu, il crache sur ses deux bourreaux.
Le sang et la bile recouvrent leurs chausses.
Ils marquent un temps d'arrêt.
Il sait qu'il est déjà mort.
Dans son délire de souffrance dansent devant ses yeux les voiles des bateaux sur lesquels il a sillonné le monde, les raffinements de l'orient, les ors des palais des rois, le marbre des maisons du christianisme.
Tenu au sol, il ne rampe pas.
Sous les ricanements de ses assassins assoiffés de gloire, il ne baisse pas les yeux.
Il n'a pas baissé les yeux devant les mercenaires suisses ni devant les cavaliers français, pas même devant les traitres génois.
Michelangelo lève l'épée qui tranchera ce cou couvert de cicatrice et de gloire, pour abaisser cette tête qui ne fut jamais vaincue par la honte de la défaite.
A la seconde précédent le contact de la lame et de la chair, son regard se plante dans le maquis, les rochers et le ciel qui l'entourent.
Dans cette nature verdoyante qu'il aime tant, il voit les visages de ses oncles qui lui apprirent à se battre à cheval, de ces bergers qui lui apprirent à survivre dans la montagne, il revoir les chemins de Basterga et la pierre familière de ses maisons bienveillantes.
Il voit ses ancêtres, ils viennent le chercher.
il voit son père.
Il voit son amour qu'il a lui même étranglé de ses mains.
Il adresse une dernière pensée à son fils qui porte les armes de sa famille.
Mais il ne ferme pas les yeux.
Le 17 janvier 1567, Sampiero D'Ornanu, le colonel des Corses, remettait sa gloire entre les mains de Dieu.
Ni son martyr ni l'exposition de ses restes sanglants ne ternirent sa gloire.
Era Sampieru u Corsu.
Gloria eterna."
Texte: Paul Turchi-Duriani
Dessin: Jean-François Gandon
