DEUIL À ZICAVO EN 1890.

 

"Il est six heures du matin, j'ai entendu un tintement de cloche venu de l'église; me voici dehors.

La vallée est baignée de vapeurs bleuâtres qui voilent légèrement les profondeurs.

Les premiers rayons du soleil dorent les cimes des hautes montagnes.


Je me dirige vers la maison en deuil.

La morte n'est pas encore exposée au dehors.

Par la porte ouverte je l'aperçois à la lueur pâlissante des flambeaux, étendue sur une table, revêtue de sa parure de mariée.


Elle s'est éteinte dans la consomption(1); son visage émacié, couleur d'ivoire, empreint de grandeur et de majesté suprême, apparaît comme une pâle vision sur les murailles sombres de la salle, où les lueurs des flambeaux agonisent.


Bientôt, abandonnant pour toujours cette demeure où elle a passé sa vie, elle est transportée au dehors, sur une table, devant la porte.

Des enfants répandent discrètement quelques fleurs sur sa parure nuptiale.


Étrange spectacle que celui de ce cadavre en vêtement d'épousée, qui semble célébrer ainsi son union avec la mort, rigide et jauni dans la blancheur immaculée de la couche où il repose, entouré de femmes graves, drapées de noir, immobiles comme des fantômes et dont plusieurs ont laissé retomber sur leurs épaules des chevelures aussi sombres que les ailes des corbeaux !


Sous le ciel froid du matin les yeux sont plus rougis, les larmes semblent plus âcres, les pommettes plus luisantes, et les fatigues de l'insomnie, les empreintes de la douleur s'accusent davantage.

Par la porte ouverte, auprès du foyer vide, on voit les cierges, pleurant leurs grosses larmes de cire, s'éteindre en frissonnant.


Une vocératrice, toute pâle, la chevelure flottant au vent, improvise un chant funèbre, interrompu, de temps à autre, par les sanglots des assistants.


"Écoute, dit-elle en chantant, penchée vers le cadavre":


"Qui nous consolera jamais, ô espoir de ta mère, maintenant que tu pars, appelée par le Seigneur?
Pourquoi le Seigneur lui-même t'a-t-il tant désirée?
Mais tu reposes au ciel, où tout est fête et sourires.
Est-ce parce que la terre n'était pas digne de posséder un si beau visage?
Oh combien sera plus beau maintenant le Paradis!"


Et tandis que le vocero continue, des femmes, la bouche contre l'oreille de la morte, lui parlent tout bas comme si elle entendait encore, et déposent, de temps en temps, un baiser sur son front.


Par instants, de nouvelles venues, levant les bras au ciel, poussent des cris déchirants et se précipitent sur le cadavre.


Puis le chant du trépas interrompu reprend, soulevant, par intervalles, des gémissements ou des éclats de douleur, jusqu'au moment où la voceratrice, hors d'haleine, brisée d'émotion, fait appel à une de ses compagnes pour la remplacer.


J'étais affreusement impressionné, jamais la mort ne m'était apparue sous cet aspect de grandeur lugubre.


Ah! les Corses, indifférents à la joie, savent entourer le dernier jour d'une mise en scène qui épouvante !


Et le soleil en doux rayons, descend lentement au fond de la vallée, couvrant les montagnes prochaines et les grands bois de larges bandes d'or, le ciel s'illumine davantage et la nature entière se reprend à vivre joyeusement autour de la demeure sombre.


A travers les sanglots, accompagnant la morne cantilène (2), j'entends, antithèse poignante, le gazouillement des oiseaux et le chant virginal des sources.


Mais le prêtre arrive, l'heure de l'enlèvement du corps est venue, les voceri se transforment en cris déchirants, la douleur en désespoir.


Puis les hommes viennent s'emparer du cadavre, qu'ils transportent à l'église, le visage découvert dans son cercueil.


Je vois cette funèbre procession d'hommes aux costumes sévères, de femmes voilées de noir monter le sentier et disparaître ensuite dans l'ombre des châtaigniers.


Maintenant je ne les aperçois plus, mais j'entends les sanglots, et, par instants encore, des lambeaux de vocero poignant viennent frapper mes oreilles et serrer mon cœur.


Dieu ! que la mort est lugubre ici, et que ces femmes ont des accents terribles !


Le silence s'est fait...

À cette heure, c'est la voix mystique du prêtre dans la paix de l'église, c'est le murmure des prières du dernier jour.


Puis, c'est l'ensevelissement.

Les parents se précipitent sur le cadavre, qu'ils étreignent dans un dernier baiser et qu'ils arrosent de larmes.

On cloue la bière, j'entends les coups de marteau que l'écho sinistrement répercute...


Ces scènes de désespoir me poursuivirent longtemps, et longtemps les accents de la vocératrice ont hanté mes nuits et assombri mes jours.


Après un meurtre, les scènes mortuaires ont un caractère plus farouche et plus violent encore.

 

 

Extrait des "Iles oubliées" de Gaston Vuillier, parues en 1893.

Merci à Charles Versini.

 

1 / Affaiblissement et amaigrissement progressifs accompagnant certaines maladies graves et prolongées, notamment la tuberculose.

2 / Chant monotone, mélancolique.

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