François Achille Bazaine en campagne au Mexique. Portrait par Jean-Adolphe Beaucé

François Achille Bazaine en campagne au Mexique. Portrait par Jean-Adolphe Beaucé

BAZAINE DEVANT SES JUGES.

 

La capitulation de Metz avait soulevé en France une émotion considérable.

La guerre terminée, les Français avaient cherché les responsables de leurs défaites et de leurs malheurs.

Napoléon III, parti pour l’exil (on sait qu’il mourut en janvier 1873), était hors d’atteinte, mais le maréchal Bazaine, revenu de captivité, se trouvait en France.

L’ancien commandant en chef de l’armée du Rhin demandait du reste lui-même qu’une enquête fût ouverte.

Dès le mois de mai 1872, il se constitua prisonnier.

L’instruction commença. Elle fut clôturée en mars 1873.

Debout derrière la longue table recouverte d’un tapis vert qui occupait tout un des petits côtés de la grande galerie du palais de Trianon où allait siéger le conseil de guerre, le général duc d’Aumale venait de laisser tomber ces quatre mots et, immédiatement, un profond silence s’était abattu sur la foule qui se pressait sur les banquettes alignées face au tribunal et s’écrasait dans les encoignures des larges baies vitrées au-delà desquelles les arbres montraient leur feuillage commençant à roussir.

Il y avait là des hommes politiques, des journalistes, des écrivains, des officiers, en uniformes ou en vêtements civils, qui portaient encore les moustaches effilées et la barbiche en faveur dans l’armée impériale.

Des femmes aussi, beaucoup de femmes venues, les unes - celles qui exhibaient leurs épaules et balançaient leurs crinolines aux réceptions des Tuileries et de Compiègne - pour se montrer et pouvoir dire, le soir, dans les salons du faubourg Saint-Germain et du quartier de l’Étoile :
J’y étais, les autres - celles qui, des années durant, avaient refusé leur adhésion à l’Empire - comme à une manifestation de leur foi patriotique, parce qu’elles tenaient à connaître par le détail la catastrophe dans laquelle la France avait failli périr et d’où la République était née, cette République en laquelle elles mettaient tous leurs espoirs et, à côté des unes comme des autres, quelques-unes que poussait la seule curiosité féminine et dont la vanité se trouvait agréablement chatouillée parce qu’elles savaient que derrière l’homme dont l’honneur et sans doute la vie allaient se jouer là il y avait une femme..., une femme pour laquelle cet homme avait voulu s’élever au-dessus de lui-même et qui n’était pas étrangère aux fautes qu’il avait commises.

Une porte s’ouvrit et celui que chacun attendait fit son entrée.

Il était en petite tenue de maréchal de France : pantalon rouge, tunique noire sur laquelle éclatait, de l’épaule droite à la hanche gauche, la large bande moirée du grand cordon de la Légion d’honneur, une mince broderie de feuilles de chêne au col et au bord des manches, les épaulettes d’or ornées du bâton d’azur entouré des sept étoiles d’argent et, au-dessus du coeur, la plaque de l’Ordre national et la Médaille militaire au ruban jaune bordé de vert.

Tenant de la main gauche le petit képi lauré d’or, il s’avançait, ayant à sa droite son officier d’ordonnance, le lieutenant-colonel Willette, derrière lui son avocat, Me Lachaud, qu’accompagnait son fils, tous deux en robe, et, fermant le petit cortège, l’officier à qui incombait la garde de l’accusé.

D’un pas lourd, en se dandinant légèrement sur ses courtes jambes, il passa entre les gardes qui présentaient les armes, gagna la table qui lui était réservée en face de celle où le général Pourcet, commissaire du gouvernement, vérifiait l’ordre des dossiers étalés devant lui et, s’étant assis sur le fauteuil le plus proche des juges, il se redressa et, d’un regard lourd entre ses paupières boursouflées, il parcourut lentement les premiers rangs de l’assistance.

Mais déjà le général-président prenait la parole :


-  Accusé, levez-vous ! Quel est votre nom ?


Le gros homme se leva et, tournant vers celui qui l’interrogeait son visage carré et couperosé aux mâchoires épaisses qu’assombrissaient quelques touffes de poils sous le nez et au menton, il répondit d’une voix qui ne laissait percer aucun trouble :


-  François Achille Bazaine.


-  Quelle est votre profession ?


- Maréchal de France.


C’était le 6 octobre 1873. Midi venait de sonner.


Dès la fin de la guerre avec l’Allemagne, quelques-uns de ceux qui n’avaient pas admis la défaite de la France avaient cherché à en définir les causes et, immédiatement, parmi toutes les responsabilités qui s’étaient révélées, celle du maréchal Bazaine, qui avait livré à l’ennemi la place de Metz et l’armée combattant sous les murs de la place, était apparue la plus lourde.

Si lourde que l’opinion s’était émue.

D’autant plus que venait de paraître une brochure, Metz, campagne et négociations, écrite en captivité par le colonel d’Andlau et dans laquelle l’auteur, qui avait appartenu à l’état-major de l’armée du Rhin, disant non seulement ce que ses fonctions lui avaient permis de connaître mais encore tout ce que son patriotisme humilié lui faisait pressentir, se dressait en accusateur public de son ancien chef.

La municipalité de Metz, qui s’était à son tour jetée dans la bagarre en publiant une relation du siège, Le Blocus de Metz, ne s’était pas montrée moins sévère ;

si bien que, cédant à l’indignation générale qui s’était exprimée de façon précise dans une pétition dont le colonel du génie Cosseron de Villenoisy avait pris l’initiative, le ministre de la Guerre avait formé un conseil d’enquête présidé par le maréchal Baraguey-d’Hilliers, qui, en vertu du décret du 13 octobre 1863 sur le « service des places de guerre », avait émis l’avis que Bazaine était cause de la perte d’une armée de 150 000 hommes et de la place de Metz ;

que la responsabilité lui en incombait tout entière et que, commandant en chef, il n’avait pas fait ce que lui prescrivait le devoir militaire.

Cet avis s’accompagnait d’un blâme à l’adresse du maréchal pour avoir entretenu avec l’ennemi des relations n’ayant abouti qu’à une capitulation sans exemple dans l’Histoire ;

pour avoir livré le matériel de guerre sans le détruire ;

pour n’avoir pas veillé dans le protocole de la capitulation à améliorer le sort de ses soldats ni stipulé, pour les blessés et les malades, toutes les clauses d’exception et de faveur qu’il aurait pu obtenir et enfin pour avoir livré à l’ennemi les drapeaux qu’il pouvait et devait détruire, ajoutant ainsi à l’humiliation de braves soldats dont son devoir était de sauvegarder l’honneur.


Cette condamnation morale, qui ne laissait dans l’ombre aucune des charges dont chacun accablait le maréchal, avait été pour l’opinion publique un véritable soulagement, mais elle mettait Bazaine dans l’obligation de demander un jugement public.

Il y avait eu alors quelque flottement dans les milieux politiques et dans les hautes sphères de l’administration.

Un procès ?

La jeune République était-elle assez forte pour supporter l’agitation qu’un procès ne manquerait pas de causer ?

Thiers, toujours prudent, estimait que le blâme infligé par le conseil d’enquête était suffisant, le maréchal devant bien certainement rester à tout jamais incapable de se relever du coup que ce blâme lui avait porté.


Gambetta, qui avait bien en main le pouls du pays, était de l’avis opposé : seul un procès permettrait de vider l’abcès que constituait « l’affaire Bazaine » et, en même temps, de perdre dans l’opinion publique les derniers résidus de l’Empire, de les éliminer définitivement.

Ce coup de balai était indispensable.

Et la foule, l’immense foule des braves gens était avec Gambetta.


Thiers s’était incliné et, le 8 mai 1872, le ministre de la Guerre avait lancé un ordre d’informer contre Bazaine, qui s’était immédiatement constitué prisonnier...

L’instruction, confiée au général Séré de Rivière, commandant les troupes du génie de Versailles, avait été menée de la façon la plus minutieuse.

Elle n’avait pris fin que le 6 mars 1873, concluant au renvoi du maréchal devant un conseil de guerre sous l’inculpation d’avoir signé une capitulation ayant eu pour résultat de faire poser les armes à son armée et de rendre à l’ennemi la place de Metz, sans qu’avant de traiter il eût fait tout ce que lui prescrivaient le devoir et l’honneur : crimes prévus et punis par les articles 209 et 210 du Code de justice militaire.

On pouvait dès lors penser que l’affaire, qui n’avait déjà que trop duré, allait désormais pouvoir être menée rondement.

Il n’en avait rien été.

Le Code de justice militaire prévoit, en effet, que le conseil de guerre devant lequel comparaît un officier général ne doit être composé que de militaires de grade au moins égal, n’ayant pas servi sous les ordres de l’accusé ou n’ayant pas eu à connaître de l’affaire dans laquelle ils sont appelés à siéger.

En ce qui concernait Bazaine, cet ensemble de conditions était impossible à remplir.

En disparaissant, l’Empire avait, en effet, laissé à la France - outre Bazaine -quatre maréchaux : Canrobert, Lebœuf, Mac-Mahon et Baraguey-d’Hilliers.

Les deux premiers avaient exercé un commandement à l’armée de Metz, le troisième avait été, lui aussi, sous les ordres de Bazaine à partir du 12 août 1870 et, de plus, il venait, à la chute de Thiers, d’être nommé président de la République.

Quant à Baraguey-d’Hilliers, il avait présidé le conseil d’enquête qui avait infligé à Bazaine un premier blâme.

Pour mettre fin à cette situation embarrassante, une loi fut hâtivement votée, autorisant le ministre de la Guerre à remplacer les maréchaux par des généraux ayant commandé en chef ou du moins une division.


Le conseil de guerre devant lequel allait comparaître le maréchal Bazaine avait donc été composé des généraux de La Motte-Rouge, de Chabaud-Latour, Tripier, Princeteau, de Martimprey et Martineau des Chenez (ces deux derniers, malades, furent, au dernier moment, remplacés par les généraux Resseyre et de Malroy) et la présidence en avait été confiée au général duc d’Aumale, le commissaire du gouvernement étant le général Pourcet.

Ainsi le conseil de guerre à qui le gouvernement de la République confiait la charge redoutable de juger un maréchal de l’Empire allait être présidé par un Orléans, fils du dernier des rois ayant régné sur la France.

Un Orléans, un beau soldat aussi et un grand chef militaire, un héros des guerres d’Afrique, le sabreur de la Smala !

La continuité de la France éternelle allait, une fois de plus, être assurée de façon symbolique et glorieuse !


C’étaient ces huit hommes en uniforme qui siégeaient à Trianon, le 6 octobre 1873.

L’interrogatoire d’identité et l’appel des témoins achevés, le général duc d’Aumale donna la parole au capitaine Castres, greffier, pour la lecture des états de service de l’accusé.

Né à Versailles en 1811, Bazaine, à vingt ans, s’était engagé.

Deux ans plus tard, il était sous-lieutenant et, en 1855, il recevait les étoiles et les feuilles de chêne.

D’une bravoure tranquille, blessé six fois, le jeune général, qui avait conquis tous ses grades sur les champs de bataille d’Espagne, d’Afrique - où il avait notamment commandé la légion étrangère - et de Crimée, avait reçu, en 1864, le bâton de maréchal.

Commandant en chef l’armée chargée d’assurer sur le front de Maximilien d’Autriche la couronne d’empereur du Mexique que la volonté de Napoléon III y avait imprudemment posée, il avait d’une gloire militaire nouvelle alourdi les plis de ses drapeaux...

Et puis la guerre contre l’Allemagne avait éclaté.

Ce qu’avait alors été le rôle de Bazaine, le rapport du général Séré de Rivière l’établissait avec une rigueur qui ne laissait plat à aucune équivoque.

Commandant en chef de l’armée du Rhin, il avait, à ce poste, fait preuve d’une incertitude dans ses décisions d’une lenteur dans ses mouvements, ce qui avaient péniblement surpris tous cet qui, ayant eu précédemment affaire à lui connaissaient son énergie, sa vigueur son entêtement à mener jusqu’à leur termes toutes les opérations qu’il entreprenait.

Plus rien de semblable en Lorraine.

 

Le 14 août, Napoléon III a donné à Bazaine l’ordre de se diriger vers l’ouest et vers Chalons pour couvrir la capitale française.

Mais, se succèdent alors pendant plusieurs jours des engagements non voulus par les deux hauts commandements, non préparés et non planifiés, lancés localement à l’initiative de généraux brigadiers ou divisionnaires, et qui vont totalement modifier la suite des événements.

Les combats de Borny, le 15, obligent le commandant en chef français à stopper sa marche vers l’ouest et à se rapprocher de Metz au lieu de prendre la route de Verdun.

Le 16 août, la bataille de Rezonville - Mars- la-Tour entraîne des pertes extrêmement sensibles et l’armée a désormais besoin de reconstituer rapidement ses approvisionnements de toutes sortes.

Le 17, à Saint-Privat-la-Montagne, en dépit du courage personnel du général Canrobert (qui ne reçoit aucun renfort de Bazaine), la sanglante journée se termine sur un nouveau repli.

Le 18 août les batailles de Saint-Privat et Gravelotte se terminent de façon différente mais donnent finalement le même résultat.

La première est un indiscutable succès allemand, tandis que la seconde voit les Français rester maîtres du terrain.

Alors qu’il dispose de réserves et d’une relative supériorité numérique, Bazaine donne néanmoins aux corps d’armée l’ordre de retraite.

Observons immédiatement que ces engagements meurtriers se déroulent tous à l’ouest de Metz, c’est-à-dire que la ville a déjà été dépassée par les troupes allemandes et, prise entre deux armées ennemies, qu’elle est en passe d’être investie.

Surtout, le sentiment que l’armée n’est pas commandée commence à se faire jour: constatant que le commandant en chef n’apparaît pratiquement pas sur le terrain et semble se laisser balloter par les événements, on parle d’une « armée livrée à l’inspiration de ses divisionnaires ».

Alors que les troupes françaises se sont bien battues et que le commandement allemand s’inquiète des pertes importantes subies par ses régiments, le haut commandement français est hésitant, passif, prudent à l’excès.

Seul Canrobert échappe à la critique.

À l’issue de ces journées difficiles, pensant que la route vers l’ouest lui est totalement coupée par les Allemands, Bazaine fait le choix de placer ses troupes sous la protection des forts de Metz, place réputée « imprenable », mollement poursuivi par la 2e Armée prussienne du prince Frédéric-Charles de Prusse.

Le 19, l’armée française campe entre les forts détachés de la ville, certains régiments très éprouvés ayant même connu un début de débandade :

« Des voitures lancées à toute allure ne s’arrêtèrent que dans les rues de Metz ».

Autant de gestes, autant de fautes.

Et ce n’est pas fini : adossé à Metz, il se laisse investir sans rien faire pour essayer de rompre l’encerclement dont il est menacé, puis, le cercle refermé, il s’enfonce dans une inaction démoralisante pour tous sauf pour lui...

Mac-Mahon est écrasé à Sedan : il ne bouge pas...

L’empereur est prisonnier : il ne bouge pas...

Espère-t-il que les événements tourneront en sa faveur sans qu’il fasse rien pour les aider... pour les forcer s’il le faut ?

Le rôle d’un soldat n’est-il pas de se servir des armes que son pays lui a mises dans les mains ?...

À quoi pense-t-il ?

À Paris, un gouvernement de la Défense nationale s’est constitué dès l’effondrement de l’Empire : il n’essaie pas de se mettre en rapport avec lui.

C’est au contraire avec le commandement et le gouvernement prussiens qu’il engage des pourparlers et ces pourparlers aboutissent, le 27 octobre 1870, à la reddition de la ville et de sa garnison...

Tout cela, le rapport du général Séré de Rivière l’établit avec une précision de réquisitoire : la culpabilité de Bazaine y apparaît accablante.


La lecture de ce rapport occupa cinq audiences.

Impassible derrière sa table, les bras croisés ou les mains jointes, ses lourdes paupières mi-closes ne laissant filtrer qu’un regard indifférent, Bazaine écoutait, véritable roc contre lequel venaient se briser les flots de cette éloquence froidement accusatrice.

De temps à autre pourtant, il se penchait sur l’épaule de son avocat et lui glissait à l’oreille quelques mots.

Puis il retombait dans son impassibilité.

Une impassibilité qui n’eût pas été plus absolue s’il avait été sourd.

Mais ce n’était là qu’une attitude, on s’en aperçut lorsque, l’interrogatoire ayant commencé, Bazaine ne laissa pas passer une question sans y fournir les réponses les plus précises, les mieux faites pour prouver qu’il n’avait pas perdu une syllabe de tout ce que, pendant près d’une semaine, il avait donné l’impression de ne pas entendre, discutant pied à pied chacune des charges qu’il devinait sous les paroles du général-président et laissant voir dans cette discussion toutes les finauderies d’un paysan retors et madré, toutes les habiletés d’un courtisan, toutes les subtilités d’un plaideur qui s’est longuement penché sur le Code.

Et tout cela sans jamais perdre de son sang-froid...

Le général-président lui reproche-t-il de n’avoir rien stipulé de précis dans les négociations qu’il avait entamées...

-  Je ne pouvais absolument rien fixer, réplique-t-il simplement.

Je me trouvais sans appui, forcé de ne prendre conseil que de moi-même.

Pour moi il n’y avait qu’un gouvernement légal : celui de la régence.

Quant au gouvernement de la Défense nationale, il ne pouvait être pour moi qu’un gouvernement insurrectionnel.


-  Mais enfin, dans la situation où vous vous étiez mis, quels résultats pensiez-vous obtenir des négociations engagées ?


-  J’espérais obtenir pour l’armée des conditions avantageuses pour elle et pour l’intérêt du pays.


-  Je vous prie de préciser.


-  L’armée serait sortie et aurait pris position dans une zone neutre déterminée où elle se serait tenue à la disposition de l’ordre social menacé...


-  Et une fois l’armée sous vos ordres établie dans une zone neutre, si elle avait vu l’ordre social menacé, ce qui paraît très possible puisque vous considériez le gouvernement de la Défense nationale comme un gouvernement insurrectionnel, qu’arrivait-il ?

D’après la nature de vos engagements, le commandement allemand lançait nos braves troupes sur les soldats improvisés qui défendaient alors le territoire...

Avez-vous, monsieur le Maréchal, songé à cette éventualité ?

-  Quand j’ai dit que l’armée devait se tenir à la disposition du pays et répondre de l’ordre social, je croyais qu’un armistice général serait contracté et au besoin imposé.

Je voyais la paix et l’apaisement de ce malheureux pays amenés grâce à ces soldats qui avaient si vaillamment fait leur devoir devant l’ennemi.

- Permettez-moi, monsieur le Maréchal, de vous dire que ces sentiments que je ne veux pas discuter, et que le conseil appréciera, ne devaient entrer qu’en seconde ligne dans votre esprit qui, surtout et avant tout, aurait dû être dominé par une seule pensée, celle d’aider à la résistance que votre pays faisait à l’étranger.

Et, pour donner plus de poids à cette leçon, le duc d’Aumale lève l’audience.

Mais à la reprise l’interrogatoire reprend et fournit bientôt au général-président l’occasion de rappeler une seconde fois Bazaine à son devoir de soldat et de Français.


-  Croyez-vous que la situation au 29 septembre fût telle que vous pussiez vous conférer à vous-même le droit de conclure une convention militaire puisque, selon vous, il fallait lire convention militaire sous le mot capitulation ?


-  Ma situation était en quelque sorte sans exemple.

Je n’avais plus de gouvernement.

J’étais, pour ainsi dire, mon propre gouvernement à moi.

Je n’étais plus dirigé par personne...

Je n’étais plus dirigé que par ma conscience.


-  Ces préoccupations de négociations, alors, étaient donc plus puissantes sur votre esprit que la stricte exécution de vos devoirs militaires ?


- Oui... J’admets volontiers que ces considérations soient strictes quand il y a un gouvernement légal, un pouvoir reconnu par le pays, mais non pas quand on est en face d’un gouvernement insurrectionnel...

Je n’admets pas cela.

 

Mais celui à qui elle s’adresse n’a pas un mouvement, pas un geste, pas un frisson qui laisse voir qu’elle a éveillé quelque chose en lui.

Et de nouveau l’audience est levée parmi les murmures de l’assistance.

Les débats se poursuivirent encore pendant plus de six semaines.

La plus grande partie en fut occupée par les dépositions des témoins, vieux compagnons de gloire de l’accusé.

Dix fois le drame vécu par l’armée du Rhin fut évoqué :


-  Les troupes étaient dans une détresse épouvantable, reconnaît sobrement le général Changarnier...


- Les soldats étaient dans une boue infecte, précise Canrobert, et n’avaient pour se soutenir que de la viande de cheval, sans sel et sans graisse, car les chevaux étaient maigres.

Pendant son internement, l’armée de Metz laissa en Allemagne les deux tiers de son effectif, et quand on faisait l’autopsie d’un de ces pauvres enfants on reconnaissait à son estomac qu’il appartenait à l’armée de Metz.


Malgré cette situation, le moral n’était pas affecté, déclare le maréchal Lebœuf.

La discipline a été bonne jusqu’au dernier moment.

Si bonne et les officiers tenaient si bien leurs hommes en main que Canrobert, rappelant que Bazaine, quand il mit son état-major au courant de ce qu’il avait décidé, n’a parlé que de « convention » et non pas de capitulation, ne craint pas d’affirmer :


-  Si nous avions pu nous imaginer que cela ne nous mènerait à rien, nous aurions dit au maréchal :

« Conduisez-nous au feu, nous vendrons chèrement notre vie. »

Et nous l’aurions chèrement vendue !

Décidément Bazaine est sans excuses...

Toutes celles qu’il aurait pu invoquer lui échappent l’une après l’autre et ce sont ses propres compagnons d’armes qui, sans même chercher à l’accabler et rien qu’en relatant les faits auxquels ils ont été mêlés, font apparaître la gravité de sa faute.

Les hommes politiques qui succèdent aux militaires ne sont pas moins précis, qu’il s’agisse de Gambetta ou de Jules Favre, celui-ci surtout qui, rappelant une des conversations qu’il avait eues à Ferrières avec Bismarck, apporte à l’accusation cet argument-massue :


- M. de Bismarck me dit :

« Êtes-vous bien sûr de l’obéissance du maréchal Bazaine ? »

Je répondis qu’un chef de corps devant l’ennemi était dévoué à la défense et que je ne doutais pas d’un officier français.

M. de Bismarck me répondit : 

« Vous avez tort. J’ai des raisons de croire que Bazaine ne vous appartient pas ! »

Puis la parole fut donnée au général Pourcet, commissaire du gouvernement.

Le réquisitoire de celui-ci ne contenait rien qui n’eût été déjà dit au cours des débats.

Sa conclusion pourtant produisit grand effet par sa sobriété même :


- J’ai déroulé devant vous la longue série des actes coupables du maréchal.

Ces entreprises criminelles ont échoué, le maréchal est tombé dans le piège de l’ennemi qui a su entretenir ses espérances tant que ses soldats pouvaient encore combattre mais qui a jeté le masque le jour où, affaiblie par les privations et par la famine, l’armée française allait se trouver sans résistance à la merci du vainqueur.

Ainsi finit, par suite des calculs égoïstes et des coupables intrigues de son général en chef, cette nombreuse et vaillante armée de Metz qui entraîna dans son désastre les destinées de la patrie...

«  Nos conclusions sont que le maréchal Bazaine (François-Achille), ex-commandant en chef de l’armée du Rhin, soit déclaré coupable :

- 1° d’avoir, le 28 octobre 1870, capitulé avec l’ennemi et rendu la place de Metz dont il avait le commandement supérieur sans avoir épuisé tous les moyens de défense dont il disposait et sans avoir fait tout ce que prescrivaient le devoir et l’honneur ;

- 2° d’avoir signé, le même jour, à la tête d’une armée en rase campagne, une capitulation qui eut pour résultat de faire poser les armes à cette armée ;

- 3° de ne pas avoir fait, avant de signer cette capitulation, tout ce que lui prescrivaient le devoir et l’honneur ; crimes prévus et punis par les articles 209 et 210 du Code de justice militaire.»


La tâche de la défense n’allait pas être facile.

Me Lachaud essaya pourtant de faire servir son grand talent, sinon à démontrer une innocence à laquelle personne ne croyait, mais du moins à trouver au crime de son client des circonstances atténuantes qui ne heurtassent point la raison :

-  Dès les premiers jours qui suivirent cette capitulation fatale mais inévitable, le maréchal Bazaine n’a eu qu’une pensée : faire contrôler ses actes.

Vous vous rappelez quel était alors l’état de la France.

Et pourtant il demandait un conseil d’enquête.

Le maréchal, qui avait hâte de se justifier, envoyait des explications au gouvernement.

La lettre qui les contenait, adressée au général Trochu, n’est pas parvenue.

Plus tard, le général Trochu, ayant su qu’une lettre lui avait été adressée, lui répondait au mois de juillet dernier :

« Les responsabilités sont à ceux qui ont voulu la guerre, ensuite à la nation tout entière qui a mieux aimé flatter l’Empire que de le contrôler et de le contenir.

Soyez ferme, monsieur le Maréchal, avec la pensée que l’épreuve élève les hommes dont la conscience est tranquille bien plus haut que les hasards et les conventions de la plus éclatante fortune.»

• Enfin le maréchal a demandé à être jugé et M. Thiers montant à la tribune, le 29 mai 1871, disait :

Le maréchal Bazaine, j’en suis convaincu, a été cruellement calomnié.


Mais les noms de Trochu et de Thiers sont sans effet, Lachaud s’en rend compte, et c’est derrière une ombre, une grande ombre, celle du maréchal Ney, de qui fort habilement il ne prononce pas le nom. qu’il va essayer de mettre son client à l’abri des rigueurs de la loi :


-  Dois-je, à cette heure dernière, vous rappeler, monsieur le Commissaire du gouvernement, ce que deviennent les accusations de haute trahison lorsque les colères et les passions ardentes qui les ont produites se sont éteintes ?

Les procès politiques ont ceci de fatal que le criminel d’aujourd’hui peut devenir le héros de demain et que, sur le lieu du supplice, plus tard se dresse une statue !

Si habile qu’il soit, Lachaud, emporté par son zèle, est allé trop loin.

Quelques murmures s’élèvent de différents coins de la salle.

Mais le général-président ne leur laisse pas le temps de se préciser : d’une voix brève, il demande à l’accusé s’il n’a rien à ajouter pour sa défense.

Bazaine, alors, se lève vivement et, laissant voir pour la première fois de l’émotion, en montrant du doigt sa plaque de grand-croix de la Légion d’honneur, il déclare d’une voix forte mais qui tremble un peu :


-  Je porte sur ma poitrine ces mots : Honneur et Patrie.

Je n’ai jamais manqué à cette noble devise pendant les quarante-deux ans que j’ai loyalement servi mon pays, ni à Metz, ni ailleurs, je le jure devant le Christ !


-  Les débats sont clos !... Emmenez l’accusé ! ordonne le duc d’Aumale.

Le conseil se retire pour délibérer !


Après quatre heures de délibération, les juges reparaissent et le général-président donne lecture du jugement condamnant le maréchal Bazaine, au nom du peuple français et à l’unanimité, à la peine de mort, à la dégradation militaire et à la radiation des cadres de la Légion d’honneur et de la Médaille militaire.

Puis, devant la garde assemblée et sous les armes, la sentence est lue par le commissaire du gouvernement au maréchal qui l’écoute sans un frémissement.

-  Est-ce tout ? demande calmement Bazaine.


Le général Pourcet baisse la tête d’un geste affirmatif.


-  Fusillez-moi le plus tôt possible ! murmure simplement le maréchal.

Je suis prêt !

Le maréchal Bazaine ne fut pas fusillé car, à l’instant même où il se déclarait prêt à subir le châtiment de ses fautes, ses juges, de nouveau réunis dans la salle de leurs délibérations, décidaient de signer en sa faveur un recours en grâce et adressaient au ministre de la Guerre une lettre où ils évoquaient les longs états de service du condamné et qu’ils achevaient ainsi :

Songez à la longue détention qu’il vient de subir ; songer à ce supplice de deux mois pendant lesquels il a entendu, chaque jour discuter son honneur devant lui et vous vous unirez à nous pour prier le président de la République de ne pas laisser exécuter la sentence que nous venons de prononcer.

Ce voeu fut exaucé et, dès le lendemain.

L’Officiel publiait un décret présidentiel commuant la peine de mort en vingt années de détention avec dispense de la dégradation militaire.

Interné au fort de l’île Sainte-Marguerite dans la baie de Cannes, Bazaine s’évada avec la complicité de sa femme dans la nuit du 9 au 10 août 1874.

Il se réfugia à Madrid où il vécut misérablement et où il mourut en 1888.


Il y avait longtemps que nul ne parlait plus de lui.

 

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