MON VILLAGE : CALA DI GIGLIU.
MON VILLAGE : CALA DI GIGLIU.
Hier, en fin d'après-midi, je suis monté dans mon village.
Je suis allé près de cette maison que j'aime, celle abandonnée parmi les eucalyptus, les oliviers et les poivriers.
Toujours, cette maison me raconte sa vie, depuis tant d'années maintenant.
Rien n'a changé ici depuis deux siècles, si ce n'est l'abandon.
Mais un abandon relatif, un descendant de ceux qui construisirent cette vénérable demeure passe de temps en temps, poussant une vache, remontant une pierre, préservant le four de granite où jadis on faisait cuire le pain.
Chaque année, cette maison me dit que l'histoire du monde est plus lourde à porter, que le monde doit maintenant décider, décider de retourner à lui-même, de revenir à la terre et à la conscience de la simplicité et de la bonté.
La maison attend cette heure, elle me dit qu'elle compte sur moi pour que je lance un appel;
je lui ai répondu que c'est ce que je faisais actuellement en écrivant un livre.
Puis je m'installai près d'elle, sous les oliviers, face à un champ merveilleux, vaste, plat et accueillant; et je m'endormis.
Dans un rêve, un enfant me visita.
Il avait à la fois le visage de mon fils et de ma fille, mais je voyais bien qu'il n'avait jamais bougé de ce lieu parmi les oliviers, qu'il n'avait jamais fréquenté une école ou une crèche moderne.
Il se tenait un peu à distance, je voulais qu'il s'approche, mais je n'avais pas la force de parler fort pour lui dire de venir.
Alors je lui fis un signe auquel il répondit par un sourire et en quelques instants il fut à mes côtés.
Un bien-être soudain s'empara de moi, avec lui qui n'avait jamais quitté ces lieux, avec lui qui était un esprit neuf et pourtant le témoin immémorial de cette terre.
Ses habits étaient simples et anciens et comme on n'en voit plus.
Je lui demandai ce qu'il faisait ici, le jour, la nuit.
Il me répondit qu'il se promenait, qu'il mangeait des fruits, qu'il allait le soir chez une vieille tante pour partager des châtaignes devant la cheminée alors que la mer faisait entendre sa voix quand la porte de la maison s'ouvrait et jusque parfois parmi les clameurs du feu qui dansaient dans la cheminée.
Il s'approcha davantage, prêt à s'endormir aussi.
Mon fils, ma fille, c'était eux sans doute, mais aussi tous les ancêtres, tous ceux qui étaient partis déjà mais qui, dans ce visage, revenaient dans les traits d'un enfant.
Je lui dis que j'avais souffert, beaucoup souffert, dans ma vie personnelle d'abord, puis au contact du monde au dehors.
Je lui dis que je n'aurais jamais dû partir d'ici, plutôt ne rien voir, mais il me fit remarquer qu'il comptait sur moi pour que le monde redevienne ce qu'il était encore ici, dans le silence immuable de ces oliviers.
Je lui promis que je ferai quelque chose, je lui confiai que je n'avais que l'écriture pour cela, mais qu'elle était la seule arme véritable dans un monde de violence où les armes de destruction à l'échelle des pays devaient être abandonnées.
Il me demanda après un court récit que je lui fis sur un monde que l'on devrait rattraper au bord du précipice:
"Mais que cherchent-ils?".
Je ne fus pas en mesure de lui répondre tant sa question contenait déjà sa propre réponse.
Ensuite, il me sembla que nous nous soulevions de terre, ensemble, que nous volions, à trois mètres au-dessus du sol, pour nous déplacer aux alentours.
Il me parlait encore, mon récit l'avait troublé.
"Le monde était si beau!";
"Pourquoi l'ont-ils enlaidi?".
"Pourquoi des industries, des usines, des navires gigantesques, des avions, des guerres, des supermarchés?".
"Pourquoi obliger le monde à avoir de l'argent, c'est une monstruosité!"
"Pourquoi devoir payer?"
"Payer son existence qui est pourtant donnée?".
A mesure qu'il parlait, le petit enfant devenait un jeune homme.
Un beau jeune homme, mon fils encore, ma fille aussi à laquelle je pensais, je me sentais protégé par eux.
Ici, en ces lieux antiques, nous referions le monde de toujours.
"Oui, papa, me dit-il enfin, le cauchemar de deux mille ans prendra fin, l'humanité lira dans les livres d'Histoire cette triste mésaventure.
Mais tout revient!
Tout revient de ce qui compte et de ce qui ne ment pas".
J'entendis un froissement d'aile qui me disait qu'il s'envolait encore plus haut, mais je savais bien qu'il ne me quitterait jamais.
Je regardai les branches d'oliviers où des olives noires partageaient le vert de leurs feuilles.
L'arbre de la paix avait assisté à tout.
Mes yeux étaient bien ouverts, je venais de quitter un rêve qui me tiendrait toujours de son aile légère.
Il ne faisait pas encore nuit, je n'avais pas dû dormir bien longtemps.
Je me disais que la beauté et la lucidité de ce rêve feraient le pendant nécessaire, serait l'antidote, au cauchemar grandissant vécu par l'humanité depuis vingt siècles.
Mais que ce cauchemar ne serait, au regard de ce qui reste à vivre à l'humanité, qu'un dérapage prétentieux mais passager, que nous rattraperions.
Charles Versini.
Extrait du livre:" Planète Terre: vivre ou mourir?
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