LES EAUX MIROITANTES.

Que c’est une chose charmante
De voir cet étang gracieux, 
Où, comme en un lit précieux, 
L’onde est toujours calme et dormante ! 
Mes yeux, contemplons de plus près 
Les inimitables portraits 
De ce miroir humide ; 
Voyons bien les charmes puissants 
Dont sa glace liquide 
Enchante et trompe tous les sens. 

Déjà je vois sous ce rivage 
La terre jointe avec les cieux 
Faire un chaos délicieux
Et de l’onde et de leur image.
Je vois le grand astre du jour 
Rouler dans ce flottant séjour 
Le char de la lumière ; 
Et sans offenser de ses feux 
La fraîcheur coutumière,
Dorer son cristal lumineux. 

Je vois les tilleuls et les chênes, 
Ces géants de cent bras armés, 
Ainsi que d’eux-mêmes charmés, 
Y mirer leurs têtes hautaines ; 
Je vois aussi leurs grands rameaux 
Si bien tracer dedans les eaux 
Leur mobile peinture, 
Qu’on ne sait si l’onde, en tremblant, 
Fait trembler leur verdure, 
Ou plutôt l’air même et le vent. 

Là l’hirondelle voltigeante, 
Rasant les flots clairs et polis, 
Y vient, avec cent petits cris, 
Baiser son image naissante. 
Là mille autres petits oiseaux 
Peignent encore dans les eaux 
Leur éclatant plumage : 
L’œil ne peut juger au dehors 
Qui vole ou bien qui nage 
De leurs ombres et de leurs corps. 

Quelles richesses admirables 
N’ont point ces nageurs marquetés, 
Ces poissons aux dos argentés, 
Sur leurs écailles agréables ! 
Ici je les vois s’assembler, 
Se mêler et se démêler 
Dans leur couche profonde ; 
Là je les vois (Dieu ! quels attraits !) 
Se promenant dans l’onde, 
Se promener dans les forêts. 

Je les vois, en troupes légères, 
S’élancer de leur lit natal ; 
Puis tombant, peindre en ce cristal 
Mille couronnes passagères. 
L’on dirait que comme envieux 
De voir nager dedans ces lieux 
Tant de bandes volantes, 
Perçant les remparts entr’ouverts 
De leurs prisons brillantes, 
Ils veulent s’enfuir dans les airs. 

Enfin ce beau tapis liquide 
Semble enfermer entre ses bords 
Tout ce que vomit de trésors 
L’Océan sur un sable aride. 
Ici l’or et l’azur des cieux 
Font de leur éclat précieux 
Comme un riche mélange ;
Là l’émeraude des rameaux
D’une agréable frange 
Entoure le cristal des eaux. 

Mais quelle soudaine tourmente,
Comme de beaux songes trompeurs 
Dissipant toutes les couleurs,
Vient réveiller l’onde dormante ?
Déjà ses flots entre-poussés 
Roulent cent monceaux empressés
De perles ondoyantes, 
Et n’étalent pas moins d’attraits 
Sur leurs vagues bruyantes 
Que dans leurs tranquilles portraits.

 

Les eaux miroitantes
Jean Rousset
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