L'ARCA, le lieu où l'on jetait les morts.
L'ARCA.
L'"arca", le lieu où l'on jetait les morts.
 
Il était inutile de frapper pour entrer.
Il n'y avait pas de serrure à la porte en bois de la maison des morts.
Et bien que parmi ces milliers de gisants il y en ait eu certainement au caractère difficile, mauvais coucheurs, soucieux de ne pas être dérangés dans leur propriété, veillant à ce que personne ne vînt les importuner à des heures inconvenantes, ici on pouvait à toute heure venir les visiter sans se heurter à leurs reproches, comme si la mort avait bonifié leur caractère et que tous, même les plus farouches, se fussent rangés au devoir d'une hospitalité bienveillante.
Parce que la contemplation et le silence de leur nouvel état impliquaient le dépassement immédiat de leur petit caractère pour atteindre une sagesse différente et une autre grandeur.
 
On avait, dès l'entrée, la vision de l'ensemble de la grande pièce qui ne comportait ni table, ni chaise, ni cheminée. Sans doute, les locataires de ce lieu avaient-ils en leur possession des nourritures et des moyens de se réchauffer l'âme qui n'avaient pas besoin de tels ustensiles.
Au sol, une trappe à demi ouverte au milieu d'un grand plancher en bois laissait voir trois ou quatre siècles de générations de Suarellais étendus là, tous rassemblés à l'unisson, sans distinction d'âge, de sexe, d'intelligence ou de bravoure, tous consentants à ces ultimes retrouvailles d'une même souche et qui acceptaient de retrouver les leurs en cette terre qui les avait vu naître.
 
La trappe dominait d'une dizaine de mètres la partie la plus basse de la fosse, creusée et aménagée comme un simple sous-sol où par ailleurs on aurait préservé les vins les plus précieux, et qu'il était parfaitement exact que les morts étaient lancés à partir de cette hauteur conséquente pour aller rejoindre, en un dernier saut provoqué ponctué d'un bruit un peu sourd, beaucoup de ceux avec qui ils avaient partagé des discussions, à mezza voce ou animées, et avec qui maintenant ils partageraient le silence.
 
On y voyait très distinctement des ossements en grand nombre, des crânes, des effets rongés par le temps.
 
L'arca, ventre de la terre protégé d'un toit qui accueillait les morts en son sein comme le vivant témoignage d'une communauté dont la force du groupe chassait la mort, fut bétonnée un jour par des pelles et des ustensiles qui ne se rendirent pas compte qu'il s'agissait, cette fois seulement, d'un véritable ensevelissement.
 
Charles Versini.
Extrait du livre: La Liberté Corse
Éditions L'Harmattan
 

Source photo : Zevacu.net

Retour à l'accueil