COMMENT L'IRAN EST DEVENUE CHIITE.
C’est sous la dynastie des Séfévides que l’Iran fait le choix de l’islam chiite.
Ils s’affirment ainsi face à leur grand rival sunnite, l’Empire ottoman.
Chah Ismaïl, le fondateur de la dynastie des Séfévides.

Chah Ismaïl, le fondateur de la dynastie des Séfévides.

COMMENT L'IRAN EST DEVENUE CHIITE.
 
En inaugurant la dynastie des Séfévides, qui régna jusqu’en 1736, Ismaïl Ier (1501-1524), le mystique « chah aux yeux bleus », a pour premier geste fort de déclarer le chiisme religion officielle de tout son empire.
Se doute-t-il alors que sa décision scellera une union durable entre le religieux et le politique, en même temps qu’elle ancrera la différence iranienne dans un monde musulman majoritairement sunnite, dominé à l’est par l’Empire ottoman, et à l’ouest, par les Ouzbeks ?
 
Les raisons d’une scission.
 
Pour bien comprendre ce choix aux conséquences durables, il est utile de rappeler les raisons de la scission entre sunnisme et chiisme.
Lors de l’islamisation du Moyen-Orient par Mahomet au VIIe siècle, tous les habitants, arabes ou non, sont réunis, de gré ou de force, sous la bannière d’un islam unique.
À la mort du Prophète en 632, les appétits hégémoniques des clans, sur un territoire qui va de l’Égypte à l’Arabie, se réveillent.
Quatre califes, appelés les « bien guidés » (rashidun), se succèdent.
Le premier, Abu Bakr, compagnon du Prophète, meurt de maladie en 634.
Les deux suivants sont assassinés : Omar en 644, puis Othman en 656.
Le quatrième, Ali, époux de Fatima, fille du Prophète, est déposé en 659 par Moawiya, gouverneur de Damas.
 
Cette déposition marque la scission des musulmans entre sunnites et chiites.
En effet, avec la prise de pouvoir de Moawiya (661-680), premier calife de la dynastie omeyyade (661-750), deux factions s’affrontent :
- l’une sunnite, majoritaire, qui reconnaît les Omeyyades ;
- l’autre chiite, minoritaire, qui les conteste.
Pour ces derniers, Ali est le successeur naturel de Mahomet, ce privilège s’étendant à ses descendants.
Or, après l’assassinat d’Ali en 661 et la défaite chiite de Karbala en 680, lors de laquelle le fils d’Ali et son successeur Hussein sont tués, sa famille, poursuivie par le pouvoir sunnite de Damas, se réfugie en Iran.
C’est ainsi qu’est favorisée, dans ce pays, la naissance d’un fort mouvement partisan d’Ali, le chiisme (de l’arabe chi’a, « parti »).
 
Le chiisme iranien est fondé sur la croyance aux douze imams.
La série des imams s’est interrompue en 873 par la disparition (l’« occultation ») de Muhammad, le douzième imam toujours vivant, mais caché, qui doit réapparaître un jour pour faire régner la paix et la justice sur terre.
C’est le mahdi, l’Imam caché, ou le Maître du temps.
 
Marquer sa différence.
 
Pour sa part, le sunnisme, majoritaire dans le monde musulman actuel, suit le message du Coran et celui de la Sunna, c’est-à-dire la tradition recueillie dans les hadiths, où sont consignées les communications orales du Prophète et de ses compagnons.
L’imam n’est pas un guide comme dans le chiisme, mais un lecteur et un commentateur du Coran.
 
Bien des années plus tard, au XVIe siècle, l’accession au trône de Chah Ismaïl, premier des Séfévides, résulte de cette situation, mais aussi de la montée d’un mouvement spirituel né au XIIe siècle.
À cette époque troublée, un maître à penser, Cheikh Zahed Gilani, attire autour de lui un groupe grandissant de soufis.
Le soufisme, suspect dans les milieux rigoristes musulmans, professe l’ascèse et le renoncement au monde, l’élévation personnelle vers l’amour de Dieu.
Un brillant disciple du maître, Safi al-Din, épouse sa fille, avant de prendre la tête du cercle, qui devient bientôt l’ordre safavieh (séfévide).
 
Zahed étant chiite, les Séfévides se rattachent au chiisme.
Si les enjeux spirituels les occupent, bientôt un désir hégémonique s’y greffe.
Il culmine avec le couronnement d’Ismaïl Ier, pour qui le chiisme, religion d’État, constitue un levier stratégique double : outil de rassemblement de tous les Iraniens, c’est aussi un marquage politique fort de leurs différences par rapport aux voisins, ottomans et ouzbeks, majoritairement sunnites.
 
La conversion au chiisme de nombreux Iraniens a pu être violente.
En effet, dans quelques régions frontalières, à Tabriz par exemple, le sunnisme domine sous l’influence de maîtres successifs (califes de Bagdad, Seldjoukides et Turco-Mongols), d’où une farouche résistance. 
C’est donc parfois au prix d’une cruauté certaine, mais aussi d’une éducation au chiisme, qu’Ismaïl réunira ses peuples sous une même bannière religieuse.
 
Une déclaration de guerre.
 
Sur un plan plus politique, Ismaïl a bien saisi que le sultan de la Sublime Porte, Selim Ier (1512-1520), son ennemi héréditaire, veut unifier le monde islamique – Iran compris – sous sa bannière sunnite.
Le choix chiite du Séfévide résonne donc comme une déclaration de guerre, d’autant plus que, en quelques années, les Iraniens ont grignoté des territoires sous domination ottomane et ouzbek, et retrouvé les frontières de l’Empire sassanide du VIe siècle, avant la conquête arabe.
 
Si les Ouzbeks sont vite repoussés, il n’en va pas de même des Ottomans.
Selim Ier commence par ordonner le massacre de 400 000 chiites vivant dans ses États.
Puis il attaque le territoire iranien.
Le 22 août 1514, à Tchaldiran, c’est l’affrontement.
« Nous vaincrons ou nous mourrons tous sur place », proclame Ismaïl.
Au soir du 23 août, la défaite iranienne est totale.
Cette défaite, les Iraniens la convertiront bientôt en un acte fondateur de leur nation, en une apothéose du sacrifice suprême face à un ennemi impie, exaltant le chiisme comme l’atout politico-religieux de leur différence.
 
Yves Bomati, historien des religions.
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