CROYANCES DANS LE HAUT-TARAVO.
Comme je suis dehors, l'hôtesse approche et me dit:
"Monsieur, ne demeurez pas ainsi sous ces méchants brouillards, ils sont peuplés de Gramante ».
 
Je l'interroge du regard, elle me considère un instant avec tristesse et se retire sans répondre.
"Qu'est-ce que les Gramante?" ai-je demandé au vieux pêcheur de truites qui passait.
Il m'entraîne dans sa demeure, me fait asseoir, et, comme le jour s'achève, allume une torche de résine.
Les plaintes des eaux, me dit-il ensuite, le chant nocturne des hiboux, le vol des oiseaux, les sons vagues qui s'élèvent le soir, le passage des escarbots crépusculaires qui vous affleurent de l'aile, les silhouettes des nuées, les gémissements du vent, tous les bruits de la nature ont une signification pour celui qui sait voir et comprendre.
 
Nos ancêtres qui, sans cesse en éveil, habitaient les forêts, avaient appris à lire dans le grand livre, avaient observé et pouvaient présager de l'avenir.
Aujourd'hui, les générations nouvelles ne vivent plus autant avec la nature et ne savent pas écouter ses voix.
Dans ces nuées qui descendent maintenant sur le flanc de la montagne et vont recouvrir le village d'un pâle suaire, les esprits malfaisants qu'on appelle les Gramante vont s'envelopper et descendre avec elles.
Gardez-vous de demeurer exposé à leurs maléfices, il faut tenir les portes closes, et veiller à ce que la maison soit pourvue d'eau bénite.
 
"L'homme n'est point seul sur la terre, continua-t-il: en dehors des animaux, il y a les éléments qui souffrent et pleurent, et des êtres que nos sens ne perçoivent pas, mais qui existent sûrement.
Les Streghe, par exemple, ou vampires. Ce sont des apparences de vieilles femmes qui s'introduisent la nuit dans les maisons sans qu'on puisse les apercevoir, qui s'attachent à la gorge des petits enfants, et aspirent leur sang avec avidité.
Le lendemain, les pauvres mères trouvent les petits êtres étouffés.
Dans les temps anciens on a vu quelquefois de ces horribles créatures; aujourd'hui elles sont invisibles, et la mort seule des petits témoigne leur venue.
 
"Prenons garde aux Streghe", se disent entre elles les femmes de nos montagnes à l'heure du coucher, et certaines mettent alors sous leur oreiller quelque vieille serpe ou une faucille pour tuer les vampires.
"Les Accciacatori sont tout aussi dangereux, leur nom seul frappe de terreur beaucoup de personnes.
Ce sont des hommes comme vous et moi, qui dans la journée vaquent à leurs occupations ou se promènent.
La nuit venue, ils se mettent au lit comme les autres.
Mais leur corps seul reste couché, tandis que leur esprit se lève, s'en va, en hâte, s'embusquer dans les carrefours, vers les ravins les plus sauvages, et là, armé d'une hache invisible, attend les gens attardés, voyageurs ou pèlerins égarés, qu'on retrouve le lendemain étendus à terre, le crâne fendu."
 
Les Acciacatori sont tout simplement des gens qui exercent des vendette, pensai-je.
"Et les meutes diaboliques! dit-il ensuite.
Parfois, des aboiements furieux s'élèvent subitement d'un champ et une meute qu'on ne voit pas se précipite dans la profondeur des vallées.
Elles dévalent ainsi longtemps, ces meutes, aboyant toujours, puis un cri de douleur traverse l'espace, et tout retombe dans le silence.
Lorsqu'on peut reconnaître la voix qui a poussé ce cri d'angoisse suprême, c'est un signe infaillible de mort pour cette personne.
 
Ces mêmes meutes, dans leur descente vertigineuse, font entendre des hurlements qui ressemblent aux lamentations des vocératrices; la prompte mort de quelqu'un est alors certaine au village.
"Le Spirdo, ajouta-t-il, est également un présage avec lequel il faut compter.
"Si, dans la rue, une personne s'avance à votre rencontre et si vous la confondez avec une autre, c'est l'esprit, le Spirdo de l'autre qui s'est montré, et cette dernière succombera dans la semaine.
Cependant, si, tout en venant vers vous, la personne prend une rue ou un chemin montueux, elle échappera au danger; si elle descend, au contraire, un sort fatal est inévitable."
 
Il y a bien d'autres croyances qu'on m'a signalées en Corse: les roulements de tambour qu'on a parfois entendus à minuit et qui sont un indice de la mort prochaine d'un habitant du village; les voix nocturnes qui appellent tristement et avec insistance celui qui doit mourir; les trépassés se levant du cimetière et qu'on a vus aller en procession lugubre, à travers les ténèbres, et réciter le chapelet à la porte des malades ou des agonisants.
 
Extrait des "Iles oubliées" de Gaston Vuillier
Paris, 1893
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