Les mosquées

 

Si la création de hammams est dépendante de la distribution de l’eau, elle est aussi liée à l’emplacement des mosquées, car « pour faire cette prière ils doivent s’être d’abord lavé les pieds, la tête et les mains, parce que sinon c’est une faute grave, et ils doivent être déchaussés. C’est pour cette raison qu’il y a à Alger des bains publics où les musulmans et les musulmanes vont se baigner, et d’autres en ont chez eux, très propres et luxueux ». Les mosquées sont elles-mêmes liées aux marchés, « les deux éléments que l’on retrouve toujours dans “la cellule mère” de la ville (qui est son noyau) sont la mosquée et le marché central. De ce point de vue Alger n’était pas différente des autres villes arabes. Le centre, qui était le lieu d’une grande concentration d’activités économiques, ainsi que celui de l’administration (jusqu’à 1817), rassemblait aussi les mosquées les plus importantes. Ces mosquées avaient toutes un rôle particulier du fait que deux d’entre elles servaient de siège au muftî, et qu’une troisième servait de lieu de prière pour les pachas et deys d’Alger ».

 

Le père compte « quelques mosquées très belles, lesquelles doivent être en tout au nombre de cent. Les plus importantes sont au nombre de treize, où ils mettent tous les jours un pavillon, et plus particulièrement les vendredis. Elles ont toutes une rente pour leur dépense, l’entretien du marabout qui est en quelque sorte le curé, pour l’huile, qui brûle dans les lampes en verre qu’ils ont ». En juillet 1719 il ajoute que ces treize mosquées principales « ont une tour pour que de là, le marabout appelle à la prière, et d’autres marabouts pour lire le Coran ». Hors des murs de la ville, il en existe beaucoup d’autres comprises sans doute dans la centaine recensée : les marabouts. Comme le père reprend les informations fournies par ses prédécesseurs, Gonzalo de Illescas (1606) et le père Silvestre (1690) (qui n’aurait séjourné à Alger que le temps d’une rédemption et dont le texte contiendrait des erreurs), ces informations ne sont pas de première main et datent du xviie siècle. Haëdo en comptait déjà « une centaine grandes ou petites » et sept principales, tandis que Laugier de Tassy réduit de moitié ou presque ce chiffre global : « Dix grandes mosquées et cinquante petites. » Peut-être ne se réfère-t-il qu’aux édifices construits à l’intérieur de la ville. Mais il se peut aussi que certaines aient été détruites par le tremblement de terre de 1716. Venture de Paradis indique en 1788 qu’« il y a douze grandes mosquées avec chaires et minarets et beaucoup de mesjid (oratoires). La principale est desservie par les sectateurs de Malek ben Anas ; on la nomme Djamî al-kebir ». Devoulx en recense au xixe siècle cent vingt-deux dont treize importantes. Le nombre de mosquées progresse au fil du temps, car il y eut, de la fin du xvie siècle au début du xixe siècle, entre sept et treize mosquées principales, la centaine du xvie siècle s’élargissant, car « [les] grandes mosquées qu’avaient trouvées les Français en 1830 étaient le fruit de l’activité des xviie et xviiie siècles : les rénovations et les reconstructions dont elles avaient fait l’objet semblent avoir changé, pour au moins une partie d’entre elles, jusqu’au caractère même du plan de la construction, comme par exemple la mosquée Kajâwa, dont la reconstruction avait été effectuée sur le modèle de la mosquée al-Sayyida. Toutefois d’après les renseignements conservés dans les documents, l’emplacement de la plupart des grandes mosquées remonte au xvie siècle, époque où des espaces libres étaient encore relativement faciles à trouver dans la ville. La grande période de construction à Alger remonte donc à une date plus ancienne. Mais il est vrai que les périodes des xviie et xviiie siècles représentent des périodes actives de rénovation ».

 

Si nous reprenons la liste des mosquées à khutba d’Alger proposée par Tal Shuval, nous constatons que onze mosquées ont été construites ou reconstruites avant 1693. À une unité près, c’est le chiffre avancé par Laugier de Tassy.

  • Jâmi‘al-Kabîr, (G/8), construite en 1096 (G. Marçais) ou en 1108 (Devoulx)
  • Sidi Ramdân, (F/3), 1re mention en 1551 (rite malékite)
  • Safir, (C/4), construite en 1534
  • Sayyida, (F/7), 1re mention en 1564
  • Qshâsh, (I/8), 1re mention en 1571 (rite malékite)
  • Khidr Pacha, (D/8), 1596-97 construction
  • Kajâwa, (F/6), 1re mention en 1612
  • ‘Ali Bitchîn, (H/6), 1622-23 construction
  • Jadîd, (F/8), 1664 construction
  • Mizzû Murtû, (B/8), 1685 construction
  • Shar‘bân khodja, (H/9), 1693-1694, construction

 

 

Trois autres mosquées furent construites entre 1726 et 1818. « Le problème posé par le manque d’espace libre utilisable pour la construction des mosquées, est souvent mis en lumière par les documents », ajoute Tal Shuval.

 

Tous les auteurs s’accordent à dire que Jâmi’al-Kabîr, la Grande Mosquée, la plus ancienne était située dans le quartier de la marine, près de l’arsenal dans la rue de Bab al-Jazira. Si la Grande mosquée était bien la mosquée principale pour le père Ximénez, la seconde se situait en 1719 à la porte de Babazon : « La nuit dernière ils ont illuminé le minaret de la mosquée qui est près de la porte de Bab‘Azzûn avec des lanternes, et celui de la mosquée de la Marine, qui sont les principales mosquées de cette ville, et ils font la même chose toutes les autres nuits du Ramadan. »

La mosquée près de la porte de Bab ‘Azzûn était probablement celle de Mizzû Mortû. De rite hanéfite, elle fut construite en 1685 sur l’emplacement d’une autre mosquée. La grande mosquée était affectée au rite hanéfite si l’on en croit le père, puisque « les Turcs ont la Grande mosquée pour aller prier », contrairement à ce qu’affirme Venture de Paradis en 1788. Selon Tal Shuval, elle aurait été affectée au rite malékite dans la seconde moitié du xviiie siècle : « La mosquée principale était la Grande Mosquée, dite al-Jâmi’ al-Kabîr, elle est mentionnée dans les documents sous l’appellation d’al-Jamî’ al-A’zam. Cette mosquée servait de siège au muftî malékite, ainsi qu’à celui du majlis al-‘ilmî (la réunion des docteurs). Composé de deux mufti et de deux qâdî des deux rites, et d’un officier supérieur (yayabachi) qui représentait l’odjak, c’est-à-dire l’État, le majlis al ‘ilmi était une institution spécifique à l’Afrique du Nord sous la domination ottomane. »

 

 

Le journal confirme la présence de deux cadi, le 13 septembre 1719 :

« Aujourd’hui le cadi qui est un grand marabout faisait la tournée des boutiques d’Alger, vérifiant les mesures et les poids et il punit celui qu’il prend en défaut. Cet emploi de cadi vient après le mufti et c’est aussi le juge des Maures, celui qui juge les procès civils et qui prend soin que personne ne fasse injure à autrui. Il y en a un autre pour les Turcs qu’ils appellent kaya, lequel a la même fonction. Ils se différencient en ce que l’un est pour les Maures et l’autre pour les Turcs, et ce kaya c’est l’Empereur de Constantinople qui l’envoie à Alger. »

Le 31 janvier 1720 le père précise la fonction du kaya :

« Un Turc grave est venu de Tunis avec la dignité de kaya, comme l’appellent les Turcs, ou cadi, comme disent les Maures, que nomme le Grand Turc Empereur de Constantinople, et il venait accompagné de quatre soldats à cheval, et un chaouch est venu l’accueillir qui est entré [dans la ville] à pied avec lui. Ce kaya a un emploi de justice, et c’est lui qui juge tous les procès civils du Royaume et parfois le Grand Seigneur l’envoie pour qu’il recouvre la garrame ou tribut qu’on lui paye ; ce sont comme chez les Chrétiens les juristes, bien qu’ils n’étudient pas d’autres lois que leur Coran, et ils se règlent sur lui dans les procès et si la sentence ne s’y trouve pas, ils la font à leur convenance, chaque fois différente, sans que l’on puisse jamais avoir un point de référence sur rien. »

 

Le texte de Laugier de Tassy valide cette information :

« Le cady est nommé et envoyé par la Porte ottomane, après avoir été approuvé par le grand mufti ou patriarche ottoman à Constantinople. Il n’a aucun pouvoir dans le gouvernement, et ne peut s’en mêler en aucune façon. Il juge et décide généralement de toutes les affaires qui regardent la loi, et doit rendre ses jugements sans frais ni appel. Mais comme un cady ne vient à Alger que pour s’enrichir, et qu’il lui en coûte des présents à la Porte, pour avoir cet emploi, il se laisse facilement corrompre par les parties. Il est obligé de toujours rester chez lui, sans pouvoir en sortir sans la permission du dey. Ce dernier fait souvent juger dans son Divan des affaires litigieuses qui sont de la compétence du cady, lorsqu’elles sont de quelque conséquence, et en ce cas il appelle tous les gens de la loi.Il y a aussi un cady maure, qui rend la justice aux gens de sa nation, lorsque le dey les renvoie à lui. Il n’a aucune paye, et est entièrement subordonné au cady turc. »

 

Le père fonde son propos sur son expérience quotidienne et s’intéresse à la forme du jugement prononcé, tandis que Laugier de Tassy centre son approche sur le jeu du pouvoir. On peut observer aussi que le fonctionnement du système judiciaire du majlis al-‘ilmî de la deuxième moitié du xviiie siècle décrit par Tal Shuval est, semble-til, différent de celui du premier quart de ce même siècle. Le mufti a certes un rôle de premier plan, puisque « le premier et principal religieux ou marabout est le mufti, lequel est le chef de tous les autres marabouts ou religieux ; et il est comme l’évêque de tout le royaume d’Alger. Celui-ci va tous les jours à des heures déterminées à la maison du roi et il fait la prière avec lui et d’autres cérémonies de la secte mahométane. Le roi le consulte sur les points importants de sa religion et souvent sur les affaires civiles et criminelles, et il est tellement vénéré que ce qu’il dit est exactement exécuté et quand il sort dans les rues, tous lui baisent la main et font d’autres démonstrations de respect. Celui-ci est toujours à Alger un Turc de nation ou un couloughli, qui est fils de Turc et de Maure et le roi le place à ce poste et il demeure dans cet emploi le temps que le roi veut et quand vient un nouveau gouvernement il est en général changé ».

Ce mufti, nécessairement de rite hanéfite, était donc, à cette époque, dépendant du pouvoir politique qui avait la maîtrise des affaires civiles et criminelles. Son rôle demeurait consultatif, étant donné que « la justice tant pour le civil que pour le criminel se rend sur le champ, sans écritures, sans frais et sans appel, soit par le dey, soit par le cady, le chaya ou le raïs de la marine ; et dans les affaires contestées par les parties, il n’y a de délai que le temps nécessaire pour aller chercher les témoins, s’il n’y a pas de preuves suffisantes d’ailleurs ».

Laugier de Tassy ne reconnaît qu’un pouvoir de conseil au Mufti, car, dit-il, « quoique les puissances et les gens de bien aient à Alger beaucoup de vénération pour les morabouts, ceux-ci n’ont aucune juridiction ecclésiastique, et sont sujets aux mêmes lois et aux mêmes peines que les laïques. Ils ne doivent se mêler directement ni indirectement des affaires du gouvernement. Le mufty et les docteurs de la loi qui ont une réputation bien établie par leur conduite, sont appelés quelquefois au Divan général, lorsqu’il s’y traite quelque affaire de très grande importance, mais ils n’y ont aucune voix. Ils ne donnent leur avis que lorsqu’on le leur demande ; et le dey fait cette démarche seulement par déférence, et pour faire voir qu’il ne fait rien qui soit opposé aux préceptes de l’Alcoran. Les Turcs d’Alger sont fort attentifs à exclure entièrement ces gens-là de toutes sortes d’affaires ; parce qu’autrefois des morabouts se sont rendus maîtres du royaume, et l’ont rendu héréditaire dans leur famille. D’ailleurs n’y ayant dans l’état ecclésiastique que des Maures et des descendants des Arabes, ils sont toujours suspects au gouvernement ».

 

Le pouvoir réel, le pouvoir de décision appartenait en matière de justice civile et criminelle aux laïques : au dey, au cadi, au raïs de la marine et au kaya. En effet, « lorsque quelqu’un est en différent pour dette, convention ou autre chose semblable, le demandeur porte ses plaintes directement au dey, qui est visible à toute heure du jour, pour rendre la justice à ses sujets.

 

(...) il n’y a que les divorces et les contestations au sujet des héritages, dont la cause est toujours renvoyée au cady, qui doit juger suivant la loi sans aucune interprétation, souverainement et sans appel ».

 

« Le raïs de la marine, ou capitaine du port, est un officier de grande distinction et de crédit. Il n’est pas nommé par ancienneté de capitaine, mais à la volonté du dey, qui choisit ordinairement pour remplir ce poste, une personne âgée, expérimentée dans la marine, et de bonnes mœurs...

 

Il a sa justice particulière pour tous les différents qui arrivent dans le port, à l’occasion des bâtiments, avec pouvoir d’absoudre ou de condamner. Dans les cas de conséquence seulement, il convoque l’amiral et tous les raïs dans le lieu de l’assemblée ordinaire, qui est au bout du môle, et l’affaire est décidée en leur présence, après qu’ils ont donné leur avis, en commençant par les plus anciens. Après quoi il va faire son rapport au dey, avant que d’exécuter le jugement, qui en est toujours approuvé ».

 

« Le chaya, ou le bachi-boluch-bachi, est le plus ancien capitaine des troupes, qui doit succéder à l’agha après ses deux lunes d’exercice ; chacun parvient à être chaya successivement et par ancienneté. Il est le chef de l’assemblée des officiers qui se tient vis-à-vis de la maison du roi. Il y demeure tant que le dey est à son poste, et il décide quelques petites affaires tant civiles que criminelles, que le dey lui renvoie lorsqu’il a trop à faire, ou qu’il le trouve à propos pour se soulager, et il juge sans frais et sans appel. L’assemblée où il préside est composée des aya-bachis, qui est un corps très distingué de vingt-quatre anciens capitaines de la compagnie, qui ont fait place à d’autres. Ce sont les conseillers du Divan, ou conseil ». Il semblerait que le pouvoir religieux déjà présent, mais subordonné au pouvoir de la milice dans le premier quart du xviiie siècle, ait dominé dans sa deuxième moitié avec la création des tribunaux hanéfite et malékite et la mise en place de la réunion des docteurs ; majlis al-‘ilmi où siégeait un représentant de l’État.

 

La mosquée hanéfite était la mosquée al-Jadîd, « siège du muftî de ce rite [...] elle avait été construite par ordre de la milice, avec les fonds de l’institution dit Subul al-Khayrât (les chemins de bienfaisance), responsable de l’administration de la plupart des mosquées hanéfites et de leurs biens habus ».

 

La dernière grande mosquée, parmi celles qui se trouvaient au centre d’Alger, était la mosquée al-Sayyida, lieu de prière des chefs de la Régence. Dans sa description des « édifices dignes d’être signalés » Haëdo se réfère à la mosquée qui est « voisine du palais des pachas et dans le marché aux légumes ; ces souverains ont coutume de s’y rendre le vendredi pour la prière. Il n’y a pas de doute qu’il s’agit de la mosquée al-Sayyida qui donc avait conservé cette fonction de lieu de prière des pachas jusqu’à 1817. La mosquée al-Sayyida renfermait, elle aussi, une école construite par le beytülmâldji Sarï Mustafâ bin Hâdji Mehmed en 1703 ».

 

Au cours du temps la régence a donc changé de physionomie, tant dans son fonctionnement institutionnel que dans la construction de l’espace et dans son utilisation, tout en s’adaptant au terrain. Les signes urbains et plus particulièrement l’augmentation des caravansérails, des marchés, des bains, des mosquées, du nombre d’écoles sur lequel nous ne nous sommes pas attardée, nous amènent à considérer que le développement citadin d’Alger, démographique et économique, commencé au xvie siècle, s’est accru au cours du xviie siècle pour continuer sur sa lancée dans le premier quart du xviiie siècle, avec un rebond qui, selon Lemnouar Merouche, a profité aux classes dominantes de la régence dans la deuxième moitié du xviiie siècle, rebond dû à la vente des céréales aux nations européennes. Dans cet examen, le journal et l’ouvrage de Laugier de Tassy nous ont permis de mieux connaître le contexte urbain.

 

 

ALGER, UNE CITÉ TURQUE AU TEMPS DE L’ESCLAVAGE

  | 
Leïla Ould Cadi Montebourg

Histoire, population d’Alger et signes urbains.

Source : Presses universitaires de la Méditerranée.

 books.openedition.

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