LE PÉCHÉ SIMPLE DE LA CHAIR.

LE PÉCHÉ SIMPLE DE LA CHAIR.

Maintenant il était arrivé sur ce morceau de plage de Porticcio que jouxtait un camp de vacances qui répondait au nom si évocateur de "Marina Viva".


La vie marine qui entourait cet endroit, les conquêtes amoureuses qui s'y tramaient, évoquant par leurs personnages féminins la conque marine si convoitée de leur corps que Sanvitus dans sa prime jeunesse brûlait du désir de posséder, l'interchangeabilité de la gente féminine venue ici pour se détendre et accepter la nature et le rôle d'une déesse de la mer que quelques Corses descendus des montagnes, habitués du lieu, voulaient lui prêter, donnait à "Marina Viva" le double aspect d'un harem dont le renouvellement du cheptel était permanent et cette note exotique de vaisseau arrimé à un rivage où les sens étaient rois.


Premier village de vacances construit sur cette rive, demeuré pendant longtemps le seul, entouré d'un maquis si intact qu'il paraissait que la Corse eût accepté l'exception de ce lieu pour faire une plaisante diversion à son austérité coutumière, on pouvait alors imaginer que les dieux de l'amour si présents dans les représentations phalliques de Filitosa avaient trouvé ici une alcôve pour jouer, à la seule différence notable que les déesses n'étaient plus cette fois les femmes corses des peuples de la mer intérieure ou de la côte barbaresque installées en cette île, mais des Européennes qui avaient franchi la mer pour, délicieusement, franchir le pas.


Il était bien des plis ensablés de cette plage, protégés ici d'une crique, là de quelques herbes hautes ou d'un arbre tordu par le vent, qui avaient aidé à rendre plus intimes les ébats de Sanvitus en son adolescence qui si souvent cherchait là, par l'intermédiaire de l'irremplaçable combustible des femmes: l'amour, les extases du corps, les joies de l'esprit et de la poésie vitale.


Il se souvenait de ces amours d'un jour à la rapidité fulgurante, de ces filles qu'il ne connaissait pas à dix heures du soir et qui, une heure plus tard, étaient enlacées avec lui à proximité du flux et du reflux des vagues.


On eût dit, d'un soir sur l'autre, que les vagues elles-mêmes chassaient l'élue de la veille en se retirant, pour en apporter une nouvelle sur la grève dans les bras de Sanvitus qui, pour cette raison inconsciente, associait parfaitement ces rencontres d'un soir aux déesses de la mer que celle-ci prodiguait sans compter, rappelant à la mémoire marine infaillible que les premiers ancêtres de ces princesses d'un soir appartenaient totalement à l'élément marin dont elles étaient issues.


Quel plus beau décor alors, dans la pénombre à peine éclairée par la lumière des étoiles ou une lune discrète un peu voyeuse, que ces culottes multicolores ou blanches posées sur le sable comme autant de coquillages de tissu aux parfums abyssaux qui un instant auparavant recouvraient la vie profonde et charnelle de la conque marine féminine dont Sanvitus épousait le fruit !


Combien de voyages cosmiques avait-il ainsi entrepris à partir des rives de son île, protégé à ces heures nocturnes des bruits du monde, face aux immensités de la mer et du ciel, propulsé par la magie bien réelle de ces femmes avec qui il touchait l'infini !


Puis la nuit s'avançait.

Il marchait près de sa princesse d'un soir qui après la joute souriait presque toujours d'un sourire plus proche, qui exhalait des parfums différents, et dont il entrevoyait presque une autre jeune fille qu'il n'aurait sans doute plus le loisir de redécouvrir le lendemain, soit qu'il eût été attiré par une autre, soit que, plus surement encore, celle-ci se fût à nouveau transformée dans les heures qui suivraient, quand elle se serait éloignée des effets de la présente alchimie de l'amour et de la nuit qui lui donnait ce visage, nouveau et sublimé.


Aussi, ce n'était pas sans nostalgie qu'il se résolvait à la quitter à la porte de son bungalow dont le bruit de la mer à proximité n'était pas absent, incertain que cette fille n'irait pas rejoindre un peu plus tard son habitat marin d'origine, ayant omis de lui avouer verbalement sa nature bien réelle de déesse, sa véritable adresse en dehors de la terre, lui ayant peut-être dissimulé ses écailles ou quelques coraux dans sa chevelure.


Mais il savait en s'éloignant que de toute manière elle rejoindrait le souffle de la mer au rythme de la respiration d'un sommeil qu'il espérait peuplé de rêves où il apparaîtrait.

Charles Versini.

Extrait du livre: "La Liberté Corse"
Editions L'Harmattan.

Source photo : Pinterest

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