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Corse Images et Histoire

Corse Images et Histoire

Découverte de la Corse : ses paysages, sa Culture, son Histoire, sa Langue.

DOROTHY CARRINGTON. CORSE DE COEUR.

© National Portrait Gallery, London

© National Portrait Gallery, London

DOROTHY CARRINGTON. FREDERICA LADY ROSE.

Notre amie Dorothy Carrington s’est éteinte, le vendredi 25 janvier 2002, à son domicile d’Ajaccio.

Depuis qu’elle n’allait plus à Londres et à Paris, à partir des années 1990, c’est en Corse que nous nous rencontrions chaque été, dans les villages de montagne où elle fuyait la canicule ajaccienne : Vizzavona, Ocana et surtout Soccia à l’hôtel U Paese.

Aucun parcours n’aura été plus atypique que celui de cette aristocrate britannique devenue, à partir de la quarantaine, une historienne de la Corse.

Issue d’une famille vouée au service de la Couronne et au métier des armes, elle était née le 6 juin 1910 à North Cerney, près de Cirencester dans le comté de Gloucester.

Son grand‑père, un botaniste éminent, avait fait partie de la première expédition scientifique au Tibet.

Son père, le général Sir Frederic Carrington, avait participé aux campagnes africaines qui aboutirent à la constitution de la colonnie britannique de Rhodésie.

Orpheline à dix ans (son père disparaît en 1913 et sa mère Susanna en 1920), elle est envoyée, selon le vœu testamentaire exprès de sa mère, dans une pension de jeunes filles qui lui permet de s’affranchir de la tutelle pesante de ses oncles et de ses tantes.

En 1928, elle est admise à l’université d’Oxford (Lady Margaret Hall), septième sur trente reçues et trois cents candidates, avec la mention « highly commended ».

Elle choisit la filière littéraire, mais en 1931, renonce à préparer un doctorat sur le roman anglais au xvie siècle. C’est le début de ce qu’elle appelait, avec une indulgence amusée, « la partie romanesque » de sa vie.

Elle épouse un aristocrate autrichien désargenté et va vivre désormais à Paris, à Vienne, en Hongrie et même en Rhodésie du sud. Son mariage ne résiste pas à la montée du péril hitlérien et à l’Anschluss. Elle divorce et revient à Londres.

L’héritage familial ayant fondu, elle doit travailler, devient journaliste, rédige des chroniques de la vie sociale et des critiques d’art.

Pendant la guerre, elle « fait son devoir », remplit des tâches de secrétariat dans divers services et devient infirmière volontaire.

En 1942, elle épouse un artiste‑peintre déjà renommé (il a un an de plus qu’elle), le baronnet Francis Rose qui avait travaillé dans l’atelier de Picabia et de Fernand Léger à Antibes, dessiné, en 1929, les décors et les costumes pour les ballets russes de Diaghilev et exposé en 1930 à Paris, avec Salvador Dali, dans la galerie de Marie Cuttoli.

En 1947, Lady Rose publie sous son nom de jeune fille, son premier ouvrage littéraire, The Traveller’s Eye, un regard sur les récits des grands voyageurs britanniques à travers les siècles et les continents. C’est alors que le destin bascule une seconde fois.

Par l’intermédiaire d’un ami, Jean Césari, ex‑combattant de la France libre, Sir Francis et Lady Rose découvrent la Corse au cours de quatre voyages successifs, de 1948 à 1954. Subjuguée, Dorothy décide de s’installer définitivement à Ajaccio.

D’un commun accord, les époux acceptent de se séparer sans rompre, Sir Francis ayant besoin d’un environnement social très différent de celui que Dorothy Carrington s’est désormais proposé d’explorer. lls continuent de s’écrire et de se voir jusqu’au décès de Sir Francis en 1979.

Les débuts de l’aventure corse ne sont pas faciles. Dorothy Carrington gagne sa vie comme elle peut, écrit des articles pour la presse locale et internationale, devient traductrice en simultané lors de congrès à Ajaccio ou à Bastia, se fait guide touristique pour des visiteurs étrangers.

« Tout cela, confiait‑elle à son vieil ami Georges Coanet, m’a permis de vivre, non pas somptueusement mais librement ».

Au cours de randonnées incessantes, Dorothy Carrington découvre physiquement la Corse. Elle se familiarise avec la vie traditionnelle et affine son outillage conceptuel par ses innombrables entretiens avec des bergers, des agriculteurs et des pêcheurs.

Elle acquiert une solide connaissance de l’histoire de la Corse grâce aux liens qu’elle noue avec les archivistes, les historiens, les érudits de l’île et les universitaires du continent. Ils ont joué un rôle non négligeable dans l’élaboration de sa démarche méthodologique et scientifique fondée sur l’analyse rigoureuse des documents et des archives.

Il faut évoquer ici la profonde amitié qui l’unissait à Albert Soboul.

L’œuvre de Dorothy Carrington s’est développée simultanément dans trois directions différentes mais complémentaires.

Très tôt, elle est attirée par l’archéologie, l’art et l’ethnologie de l’île.

Jusqu’à la fin de sa vie, elle ne s’en désintéressa jamais. Pionnière de l’archéologie corse, elle a raconté dans Granite Island, sa découverte en 1948 du site de Filitosa presque inconnu à cette époque.

En 1959, elle cosigne avec Geneviève Moracchini, un ouvrage sur les Trésors oubliés des églises corses, avec de précieuses notices sur les peintures, les fresques, les sculptures et les objets mobiliers de ces vieilles églises.  

En 1971, paraît son maître livre Granite Island, a portrait of Corsica, traduit en français chez Arthaud, en 1980, c’est certainement l’approche la plus originale, la plus complète et la plus sensible du milieu insulaire.

Elle avait aussi exploré le monde fascinant des mazzeri, supposés entretenir des relations privilégiées avec les défunts, des signadori, experts à combattre le mauvais œil, ainsi que les pratiques occultes, remontant à la nuit des temps, qui se veulent un trait d’union entre les morts et les vivants : d’abord avec une étude en collaboration avec Pierre Lamotte, alors directeur des archives d’Ajaccio, dans Études corses (1957), puis dans un livre The Dream‑hunters of Corsica, traduit en 1998 aux éditions Alain Piazzola sous le titre Mazzeri, Finzioni, Signadori.

Sur le plan de l’histoire de la Corse, c’est la période paoline qui a principalement retenu l’attention de Dorothy Carrington.

Elle a eu le privilège de mettre à jour, le texte original de la constitution que Pasquale Paoli fit adopter par la Consulta de novembre 1755.

Mais, bien avant cette publication, elle avait multiplié les communications sur ce sujet : à Moscou en août 1970, en 1973, dans The English historical Review, en 1974 dans un numéro spécial des Annales historiques de la Révolution française et dans Critica storica (Rome).

En 1983, elle fait paraître  Les sources de l’histoire de la Corse au Public Record Office de Londres, suivi de 38 lettres inédites de P.Paoli.

En février‑mars 1986, elle intervient  à l’Université d’État de Floride (« The achievement of Pasquale Paoli and its consequences »).

En 1989, lors d’un colloque à l’université de Paris VII, elle présente un exposé sur « La Révolution de Corse ».

En 1990, avec G.Coanet, elle avait soutenu le projet de création d’une institution scientifique, la Fondation Pasquale Paoli et en 1991, encouragé la publication en langue française de l’ouvrage classique de James Boswell : La relation sur la Corse, journal d’un voyage à cette île, avec les mémoires de Pasquale Paoli (1768).

Naturellement, son intérêt pour l’histoire de la Corse allait au‑delà de l’époque paolienne.

En 1982, à Rome, Dorothy Carrington avait consacré une communication remarquée sur « Les inégalités sociales en Corse rurale au xviiie siècle », à partir des dépouillements du premier dénombrement avec liste nominative de 1770, du Plan terrier qui ne fut achevé qu’en 1795 et du recensement de 1786.

Son texte fut publié en 1985 dans un numéro spécial des AHRF, Questions d’histoire de la Corse, fin xviiie siècle – Révolution française, préparé par notre collègue Antoine Casanova. Cette même année 1982, à Pérouse, elle avait présenté « The corsican Estates, 1770‑1789 ».

Enfin, en septembre 1994, au colloque de Bastia, sur le Royaume anglo‑corse 1794‑1796, elle était intervenue sur «  La création du royaume anglo‑corse, préméditation et tractations ».

Le troisième volet des recherches historiques de Dorothy Carrington concerne les Bonaparte avant Napoléon.

C’était un pari risqué que d’espérer trouver encore du nouveau sur cette question. Pourtant, à partir de collections et d’archives privées, elle a réussi à renouveler l’histoire de la famille Bonaparte avant et après Ponte Novo.

En octobre 1969, au colloque d’Ajaccio, elle étudie « Les Pozzo di Borgo et les Bonaparte jusqu’en 1793 » d’après les mémoires de Charles‑André Pozzo di Borgo, ami de jeunesse de Napoléon Bonaparte, avant de devenir son ennemi acharné. Cette communication fut publiée en 1971, dans un recueil conjoint de la Société des études robespierristes et de la Société d’histoire moderne, Problèmes d’histoire de la Corse de l’Ancien Régime à 1815.

Dans les AHRF (octobre‑décembre 1980), elle consacre un article aux « Parents de Napoléon », prélude à la sortie de son grand livre en 1988, à Londres, " Napoléon et ses parents au seuil de l’histoire".

Pour rédiger ce livre magistral, elle avait eu accès aux archives du Prince Napoléon, à des sources manuscrites inédites, en particulier, le fonds Braccini, collection de papiers de famille sauvés par un ami lors de la mise à sac de la Casa Bonaparte en 1793.

Dorothy Carrington avait présenté quelques-unes des conclusions de cet ouvrage, « La première ascension sociale des Bonaparte » dans une conférence prononcée à la Sorbonne en mars 1990.

Il faut souhaiter la parution prochaine de son dernier livre consacré à Charles Bonaparte, le père de Napoléon, une figure, selon elle, trop longtemps méconnue et maltraitée.

En 1986, le ministre français de la Culture décernait à Dorothy Carrington la croix de chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres qui lui fut remise à Ajaccio, à la Casa Pozzo di Borgo, rue Bonaparte.

En décembre 1991, elle était élevée à la dignité de docteur honoris causa de l’université de Corte.

En juin 1993, à l’hôtel de ville d’Ajaccio, elle avait reçu le prix littéraire de la Napoleonic Society of America.

Enfin, suprême hommage pour cette corso‑britannique, elle recevait en 1995, au nom de la reine d’Angleterre, l’insigne de membre de l’Ordre de l’Empire britannique pour ses travaux et ses recherches sur la Corse depuis près d’un demi‑siècle.

Jusqu’à la fin de sa vie, cette femme de caractère, indifférente aux contingences matérielles de l’existence, avait conservé la nonchalante élégance de son milieu et de son éducation d’origine.

Sa fascination et sa passion profonde pour la Corse (et que la Corse lui rendait bien) n’avaient jamais altéré la lucidité de son regard sur l’île, son histoire, ses hommes et ses femmes.

Il y a quelques années, elle se désolait de ne voir aucun jeune chercheur s’intéresser à un sujet de thèse qu’elle avait proposé sur la Ghjustizia Paolina (179 cartons sur les 235 du fonds Paoli concernent, en effet, la justice).

C’était, selon elle, l’un des thèmes les plus aptes à dégager la réalité historique des fantasmes et de la mythologie insulaire.

« Il est temps, disait‑elle à l’université de Corte, que les historiens, sans souci de plaire ou de déplaire, soumettent à une étude approfondie le régime de Pasquale Paoli... La vérité historique ne saurait être un enjeu politique. »

Elle savait aussi rester vigilante. Quand dans les années 1995, des dérives inquiétantes, ethniques et racistes, se manifestèrent parmi une minorité d’étudiants corses, Dorothy Carrington, membre du collectif antiraciste Ava Basta (Ça suffit !), était vigoureusement intervenue dans la presse locale (19 décembre 1995) :

« Culture corse ne veut pas dire ethnie corse... c’est un brassage d’ethnies qui a contribué à former la culture de l’île. Elle a toujours été un carrefour et un lieu d’accueil. »

Dorothy Carrington repose désormais dans le cimetière marin des Sanguinaires.

Source : Émile Ducoudray.

Référence papier

Émile Ducoudray, « Dorothy Carrington (Frederica Lady Rose) 6 juin 1910‑25 janvier 2002 », Annales historiques de la Révolution française, 328 | 2002, 193-196.

Référence électronique

Émile Ducoudray, « Dorothy Carrington (Frederica Lady Rose) 6 juin 1910‑25 janvier 2002 », Annales historiques de la Révolution française [En ligne], 328 | avril-juin 2002, mis en ligne le 11 mai 2006, consulté le 12 mars 2017. URL : http://ahrf.revues.org/2250 ; DOI : 10.4000/ahrf.2250

 

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