Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Corse Images et Histoire

Corse Images et Histoire

Découverte de la Corse : ses paysages, sa Culture, son Histoire, sa Langue.

U VÒCERU.

U VÒCERU.

Les vociférations de la Corse.

Quand un homme a été tué, en Corse, par la balle ou le stylet d’un ennemi, on transporte son corps dans sa maison.

On l’étale sur une table, la face découverte.

Ses amis accourent dans la chambre mortuaire, et la Gridatu — Vocifération — commence.

 

C’est d’abord un grand bruit de lamentations et de plaintes, orage de douleur, que traversent, comme des éclairs, de brûlants serments de vengeance.

Les hommes tirent les poignards de leurs manches et font résonner les crosses de leurs fusils sur les dalles.

Les femmes agitent leurs cheveux dénoués et trempent leurs mouchoirs dans les plaies du mort.

Parfois le vertige les saisit.

Elles se prennent par la main et dansent autour du corps, en poussant des cris saccadés, la ronde funèbre du Caracolu. 

 

Un silence morne succède à cette crise.

Alors, une des parentes du défunt sort du groupe de ses compagnes, et colle son oreille à la bouche du mort, comme pour prendre de lui le mot d’ordre ; puis, d’une voix vibrante, elle entonne le Vocero.

 

Le Vocero est le chant de guerre de ces violentes funérailles, l’Évohé pathétique de ces bacchanales de douleur.

Les femmes qui le prononcent l’improvisent sur un rythme haletant et court, qui semble suivre les palpitations de leur cœur.

 

L’art n’a rien à voir dans ces poésies de clameur et de premier jet : l’amour et la haine, la plainte et l’imprécation, la prière et la menace s’y heurtent et s’y entrecoupent avec les dissonances du sanglot.

L’excuse de leur violence est dans leur explosion.

 

Ordinairement, le prélude du Vocero est tendre et plaintif.

L’orage commence par un soupir.

Ce sont des réminiscences touchantes de la vie intime, des noms d’amour donnés par la sœur ou par l’épouse, et qui retentissent à l’oreille, comme des baisers sur le front du mort.

— « Ô chéri de votre sœur ! » — s’écrie une jeune veuve :

— car, par une sorte de pudeur charmante, les femmes, dans les Voceri, parlent presque toujours de leur mari comme d’un frère :

 

— il semblait que Dieu l’eût fait,

— ô Marie ! avec tes mains. »

Paria Dio l’avesse fattu,
O Maria, eu le to mane.

Ces litanies passionnées se poursuivent de strophe en strophe.

A chaque pause de sa furieuse complainte, la Vocératrice reprend ce rosaire de deuil et d’amour.

A ces tendresses succèdent les gémissements, les angoisses, les vœux de désespoir éternel exprimés avec une énergie qui rappelle les douleurs antiques :

 

Mais le cri dominant des Voceri, celui qui finit toujours par étouffer tous les autres, c’est la vengeance.

Alors la femme disparaît pour faire place à la Némésis qui chante l’immolation et le sacrifice.

Rien n’égale la verve farouche de ses imprécations, vociférées dans ce rude dialecte corse qui est, pour ainsi dire, le hurlement de la langue italienne.

 

La sœur fait vœu de changer sa robe contre une veste de bandit, d’acheter des pistolets avec ses pendants d’oreilles, et de faire elle même, à défaut des autres, la vendetta de son frère.

— « Pour faire ta vendetta, — sois-en sûr, — il suffira d’elle. »

La soif de la vengeance tourne à la rage dans quelques-uns de ces Chants, ou plutôt à une cruelle hystérie.
Cela tient de la possession de la démoniaque et du délire de la Pythie s’agitant sur son noir trépied.
C’est la violence de l’idée fixe exaltée par l’imagination de la femme, et par l’instinct du talion spécial à la race.
C’est Némésis « tout entière à sa proie attachée. »
Les femmes corses naissent vengeresses comme les Spartiates naissaient héroïnes.
La religion, si fervente chez elles, s’efface alors, abolie par le culte sanglant qu’elles viennent d’embrasser.  
« Plutôt que de ne pas voir sa vendetta, — je renoncerai à mon baptême ! »

« Je sens la soif du sang ! — Je sens le désir de la mort ! »    ’

Di sangue sentu una sete !
Di morte sentu una brama !

Ici la Vocératrice s’affaisse sur elle-même.

Elle a besoin de cuver son fiel.

Elle s’endort au pied du lit funèbre, comme les Euménides de l’Orestie au seuil du temple de Delphes.

Ce qui étonne, c’est qu’elle survive à de tels transports.

Elle se redresse subitement.

La source de larmes se remet à jaillir et à bouillonner.

 

— « Ô Matteo ! chéri de ta sœur, — le sommeil m’avait vaincue ; mais avec toi je veux rester — à pleurer jusqu’au jour. »

 

L’appel à la Vendetta recommence, infatigable comme un tocsin de bronze. 

 

Qu’on se figure l’effet de ces plaintes sur l’âme irascible de ceux qui les écoutent. L’eau des larmes est un philtre avec lequel les femmes fanatisent, ici les larmes chantent et tombent sur du sang.

Aussi le Vocero a-t-il toujours été la fanfare des guerres de la Vendetta.

A son appel, les armes tressaillent, les stylets s’aiguisent, les chiens des fusils crient sous la main des hommes ; et, la nuit venue, un fils, un frère, un parent, rôde déjà dans les noirs fourrés des maquis.

 

 

 Texte : obvil.paris-sorbonne.fr

Dessin :

Léon-Charles ANNICCIONI 

Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article

Canonici 20/12/2016 09:15

Intéressant.